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Rencontre avec Philippe Dorin AU COURS DU STAGE DEFI-LECTURE, février 2000 |
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Nous ne vous connaissons que par vos livres, pourriez-vous vous
présenter ?
Ph. Dorin : Avant tout, je suis écrivain (depuis 1979), mais comme il est difficile de vivre de la plume, je suis aussi comédien. J’écris beaucoup de spectacles de théâtre pour enfants. Sur commande. J’ai d’abord travaillé pour le Théâtre Jeune Public de Strasbourg, puis en 1991, j’ai rencontré René Pillot à Lille. “ Villa Esseling Monde ” a beaucoup été jouée, la pièce a été reprise à Montreuil en 1993 (dans le style BD), puis en Allemagne et en Pologne. Parfois les commandes sont très vagues, comme pour la Villa Esseling Monde : “ une pièce pour des enfants de 8 ans environ ”. Voilà. Parfois, la commande est plus précise, et je préfère.
Par exemple, à Strasbourg (compagnie Flash marionnettes), on m’a
demandé un texte pour une manipulatrice de marionnettes qui traite
de la France d‘aujourd‘hui et des problèmes multi-ethniques… J’ai
un spectacle à écrire sur …., mais comme il n’y a pas d’échéance,
ni même d’exigences, je traîne... - Dans la biographie qui figure dans le dernier roman paru chez Nathan, il est écrit que vous collectionnez les boulettes de papier. Vous pourriez nous en dire plus ? Ph. Dorin : En fait, depuis 1994, avec Sylviane Fortuny (comédienne), j’anime des ateliers d’écriture. Un jour l’idée m’est venue d’arriver en classe avec une “ poubelle d’écrivain ”. Avec les enfants, nous avons déplié ces boulettes de papier, les fragments ont été lus par une conteuse. Nous avons réalisé, à partir de ces boulettes, des portraits d’écrivains, sans jamais lever la plume. Plus tard, en banlieue parisienne, j’ai cultivé des “ jardins d’écriture ”. Un jardin ouvrier, avec une cabane, et tout, m’a été réservé, et avec les enfants, nous avons fait une plantation de plumes Serpent-Major et nous avons semé des boulettes de papier Puis, nous les avons déterrées à la bêche et rapportées en classe et nous les avons repiquées dans des pots et étiquetées. Nous les avons arrosées d’encre bleue. Nous avons placé des tuteurs et d’autres boulettes sont apparues. Nous avons mis les boulettes en bocaux dans de l’encre bleue. Nous avons récolté des petits bouts de poèmes. Ensuite, avec les enfants, il y a eu un travail d’écriture, des brouillons, plusieurs jets. Mais nous n’avons pas cherché à aboutir à un livre. Ce qui compte, c’est de sentir le fourmillement, de sentir que l’écrivain est créateur du monde. Dans le cadre d’un autre atelier, je suis arrivé avec de beaux cailloux que j’avais trouvés dans le lit d’une rivière dans le Sud. J’ai expliqué aux enfants que c’étaient des boulettes fossilisées. On a agi comme des archéologues qui trouvent des tessons et qui reconstituent. D’abord, en observant ces cailloux, nous avons recherché des preuves d’écriture (on les a réchauffés, on les a écoutés), et nous avons noté les premières bribes. Puis les enfants ont cassé les cailloux (emballés dans un chiffon), et ont jeté les fragments obtenus, comme on jette les dés, dans un espace délimité par de la craie comme une page… Ils devaient ensuite écrire ce que pouvait être cette phrase ainsi jetée sur le papier… Puis ils recommençaient à jeter, et ainsi de suite. Parfois, on “ loupe ” son jet, alors on recommence. Les phrases obtenues sont des éléments de l’histoire qui était contenue dans le caillou. Ensuite, on pouvait choisir quelques phrases. Entre deux phrases, peut-être qu’il manque une phrase, peut-être qu’il manque un chapitre. On a à la fois matérialisation et abstraction. Ailleurs, avec ces petits cailloux, nous avons reconstitué des pages comme s’ils étaient des caractères typographiques … Nous avons un projet à Fontenay-sous-Bois… Dans
un parc, nous avons repéré un dallage. Nous allons imaginer qu’il
s’agit de livres fossilisés, et que la tempête a mis à jour ces
vestiges. La bibliothèque a été renversée, les mots sont fossilisés
dans la pierre. - Vous n’avez aucune crainte, lorsque vous vous lancez dans un tel atelier ? Ph. Dorin : Si, mais il faut qu’il y ait un enjeu. A chaque atelier, c’est une nouvelle aventure qui commence. "Être nous en découverte", cela permet d’être en découverte avec les enfants. Écrire, c’est produire à partir de son univers, être dans l’incertitude, ne pas savoir à l’avance. Il s’agit de plonger les enfants dans un univers. Ce qui compte, ce n’est pas d’avoir quelque chose à dire avant de commencer à écrire. Ce qu’il faut, c’est enclencher un processus d’écriture, et se fier au centre qui est en nous. Il ne s’agit pas de singer l’attitude d’un écrivain, ou l’attitude d’un acteur. Il faut être soi. On sait qu’on a un centre. On sent quand c’est juste... Avec les enfants, on ne peut viser la création d’un livre, on peut produire des fragments. Pour écrire Villa Esseling Monde, je ne savais trop comment m’y prendre. J’avais écrit une seule scène avec les parents. J’ai tourné en rond pendant longtemps. Puis un jour l’idée s’est imposée de répéter cette scène des parents face à la télévision. Et
maintenant dans cette pièce, il n’y a plus que cela qui m’intéresse.
Je ne l’écrirais plus comme elle est. -Et, quand vous écrivez, vous vous y prenez comment… ? Ph. Dorin : Pour pouvoir écrire, j’ai besoin d’un certain rituel, il faut que je sois chez moi, que le ménage soit fait, que tout soit immobile… Il faut que je sois au centre de mon univers. C’est cela qu’il faut faire partager aux enfants : créer un univers où l’on se sent bien. Je ne suis pas de ceux qui aiment écrire à la campagne. J’écris toujours à la main. Je commence par recopier ce que j’ai écrit la veille sur une feuille propre. Je me suis rendu compte que j’écrivais à peu près la valeur d’une page par jour. Il faut toujours garder des idées pour le lendemain. En fait, le problème n’est pas de trouver des idées, mais d’en écrire une histoire, de trouver la musique des histoires. Les histoires sont fortes quand elles sont dépouillées. Proust
avait des paperolles, il collait des petits papiers, et sur ses
manuscrits, il faut déplier ces petits papiers qui débordent de
la page. - Dans le projet d’accompagnement des Instructions Officielles, il est demandé que les enfants de cycle 3 produisent de l’écrit pendant une heure par jour, toutes disciplines confondues.
Ph. Dorin : Ça peut vraiment être intéressant. Écrire tous
les jours, c’est important. On peut faire des listes : par exemple,
lister tout ce que l’on voit par la fenêtre. On aura vite fait
le tour, et il faudra donc trouver d’autres formulations pour
désigner l’arbre que l’on aperçoit et la pelouse, etc. - L’édition des contes seuls est très différente de celle où ils accompagnent la pièce. La mise en page est plus aérée... Ph. Dorin : Proposer aux enfants des livres qui ne sont pas exclusivement des livres pour enfants, mais des livres qui ont plu à l’adulte qui les propose : les enfants aiment être dépassés par les livres et l’attitude de l’adulte (qui a réagi au livre, qui a ressenti une émotion…) est primordiale. Les contes sont d’abord parus chez un éditeur grenoblois, et il a souhaité que ce soit dans une collection générale. Les adultes tombent sur le livre et ont envie de lire les textes aux enfants ou à d’autres. C’est cela qui est bien. Un livre n’intrigue pas les enfants quand il ne les dépasse pas. Et
un livre n’intrigue pas les adultes, quand il est fait pour des
enfants. - Et les autres éditeurs ? Ph. Dorin : Chez Bayard, on aime les histoires très quotidiennes, un récit rythmé par des dialogues, des personnages clairement dessinés, et on est soumis à quelques contraintes idéologiques (pas d’image négative des parents, par exemple). A L’école des loisirs, Genevève Brisac et Brigitte Smadja demandent que le texte soit retravaillé pour le texte. Dans la collection Théâtre, Brigitte Smadja défend l’idée du théâtre à lire, d’un répertoire. Peu importe si les pièces sont montées ou pas. Elle ne les destine pas aux enfants. Chez
Actes Sud, il y a des contrats de co-édition. Les pièces publiées
sont montées et un certain nombre d’exemplaires sont achetées
par le théâtre. - Regards sur le jeu des élèves de Flize (les enfants ont joué la pièce et ont été filmés) Ph. Dorin : On n’a pas besoin d’éléments de mise en scène. Ce qui compte, c’est la lecture du texte. Et il est inutile de cacher les “ trucs ” de la mise en scène, sinon les enfants se demandent “ comment ils ont fait ça ” et accordent leur attention à ce qui n’en a pas. Par exemple, chez Marie-Laure, le rôle de Paradis était tenu par deux enfants qui échangeaient leurs vêtements pour assurer la continuité. Cet échange peut se faire devant les spectateurs ! De même, représenter le trou de la serrure ne s’imposait pas, utiliser les “ trous ” de la grille suffisait. D’ailleurs, ces remarques sont valables pour le lieu. Inutile de chercher à représenter une scène avec rideau rouge et marches à monter, etc. Ce qu’il faut, c’est délimiter un espace de jeu. Où que cela soit. C’est ensuite le texte qui suscite l’attention Le caractère d’un personnage doit être déduit de ce qui est dit et de comment c’est dit. Donc, ce qui compte, c’est ce que vont suggérer les acteurs, c’est la direction des acteurs. Ce qui est important, c’est de montrer aux enfants que tout est dans le jeu de l’acteur, dans la façon de dire le texte. Par exemple dans “ Sacré silence ”, quand L’écho répète, il peut répéter à l’identique, appuyer ce qui est dit, ou il peut reprendre les mêmes paroles sur un ton qui peut signifier l’inverse de ce qui vient d’être dit. Il faut épurer, faire simple. Ce n’est pas parce que c’est pour des enfants qu’il faut mettre de la couleur, de la musique. Des éléments théâtraux :
Et maintenir les chaises vides pendant la scène suivante n’est pas sans intérêt. Les personnages, je ne les appellerais plus comme ça. Ils ont une fonction, ils n’ont pas d’état d’âme. J’apprécie les prénoms qui sont aussi des noms communs. Ce qui est dommage, c’est qu’une sortie au théâtre avec les enfants serve d’outil pour un travail pédagogique. Le théâtre est la dernière chose à ramener au pédagogique. Non, on va au théâtre pour la pièce qui est jouée, pour l’émotion que l’on va ressentir, c’est tout. Aller au théâtre, ce doit être inutile. Et on ne devrait jamais parler en sortant. Quand on sort, on doit encore être porté par ce que l’on vient de voir, de vivre, on reste avec soi. Il faut que la pratique artistique à l’école soit ridicule, pas stupide, mais dérisoire. Que ce soit une activité “ inutile ” ne signifie pas qu’on le fasse n’importe comment, sans rigueur. “ Inutile ”, ça veut dire que ça ne sert à rien, mais pour que ça compte, il faut que ce soit parfait ! L’école
est le lieu de la méthode, les arts sont ailleurs, mais dans les
deux il y a de la rigueur. - La dernière pièce écrite ? Ph. Dorin : Le monde point à la ligne. Le texte est en osmose avec les choses que j’aime. En attendant le Petit Poucet... |