Vous
étiez d'abord illustratrice, comment en êtes-vous venu à écrire des textes
?
A. H. : J'ai toujours écrit des textes. Quand, je me suis inscrite
à l'académie, j'ai rencontré mon professeur qui m'a dit travailler essentiellement
le rapport texte-image. C'est cela qui m'intéressait. Je ne conçois pas
l'un sans l'autre. J'ai essayé un an et je suis restée.
Un livre sans texte a une narration sous-jacente.
Combien de temps avez-vous mis pour écrire "Vague"
?
A. H. : Une année scolaire entière. C'est mon travail de fin d'études,
j'ai commencé en septembre, j'y ai travaillé régulièrement, mais j'ai
dû mettre le paquet entre mars et juin.
Par quoi avez-vous commencé ? Par le texte, ou
l'image ?
A. H. : Je voulais faire une bande dessinée. J'ai commencé à écrire
le texte, puis jai fait mon chemin de fer d'images. Ensuite, je reprends
le texte, et j'enlève ce qui est évident dans l'image, je réécris. Le
texte dit quelque chose, l'image dit autre chose. Et puis j'ai un rail
que je suis, mais bien souvent, à côté du rail, je me laisse aller librement.
Il faut que le lecteur puisse avancer, mais qu'il puisse mener aussi son
propre chemin.
Alors, c'est vrai, ce n'est pas de la bande dessinée comme d'habitude, avec
des vignettes cernées, des philactères et un personnage que l'on reprend de
page en page. Mais pourquoi serait-on obligé de respecter point par point
la tradition ?
Dans "Boa", par exemple, je donne des codes au lecteur, des pistes à suivre,
des pistes qui ne soient pas trop flagrantes, ce ne serait pas habile, mais
des repères. Et au-delà de ces repères, j'ajoute des tas de choses qui feront
que le lecteur prendra peut-être des chemins auxquels je n'aurai pas pensé,
mais c'est fait pour ça. L'intérêt c'est qu'il y ait du jeu entre le texte
et l'image, du jeu entre le livre et le lecteur.
Cela est vrai dans chacun de mes livres.
Les enfants jouent beaucoup spontanément, plus facilement que les adultes.
Nous avons des carcans qu'ils n'ont pas.
La narration n'est pas que dans le texte elle est à la fois dans le texte
et dans l'image. La technique doit servir l'histoire, elle ne vient jamais
en premier. Un trait signifie quelque chose, la couleur signifie autre chose
de complémentaire, le texte aussi, chaque élément a son importance, même la
pression du crayon sera différente selon le sentiment que je cherche à exprimer.
Dans " La maison bleue ", il y a différents points de vue, la maison est grande
pour Bonhomme mais petite pour les oiseaux. Le texte montre le bruit, la couleur,
la chaleur. La mer, c'est le regard neutre. Les enfants sont plus souples
d'esprit que les adultes. Ils acceptent qu'une ville puisse être minuscule.
De par leur taille, ils ont déjà une vision différente.
On s'en est rendu compte dans "Allons voir plus
loin" par exemple
A. H. : Dans "Allons voir plus loin", je ne me suis pas aperçue
que le texte ne racontait pas l'histoire. J'aurais aimé faire le livre
de façon à ce que le lecteur fasse le " tour de la terre " et qu'arrivé
à la fin du voyage, il retourne le livre pour reprendre l'histoire dans
l'autre sens et " faire le voyage de retour " . (Mais bien sûr, mon éditeur
m'a dit que ce serait difficilement réalisable !) Je voulais que le lien
soit tout ce qui était rond, cette masse colorée ronde. En fait, on ne
sait pas s'ils voyagent ou s'ils rêvent... Un moment, je voulais même
les faire s'envoler sur la lune, mais je perdais le fil. Écrire c'est
aussi faire des choix, supprimer.
On a remarqué votre attrait pour les damiers..
A. H. : En fait c'est l'un des codes dont je parlais. Maintenant,
si je fais dépassé des oreilles d'une fenêtre d'un immeuble, les lecteurs
sauront qu'il s'agit d'Armand. Si je montre un morceau de damier bleu
à une autre fenêtre, tout le monde sait que c'est Edouard, le chien qui
s'y trouve.
C'est pareil pour le damier de la prairie dans "Boa", je peux rappeler la
prairie dans le boa ou dans un seul carré... Tout le monde la reconnaît.
D'autres codes...
A. H. : J'aide le lecteur à avancer dans le livre. Tout est orienté
vers la droite. A l'Académie, on nous apprend cela. L'effet que produit
le choix de la place d'un personnage dans la page... Si vous le placez
en bas à droite, tourné vers la droite, il n'est pas coincé, il va sortir
de la page, vous incite à tourner la page. Si vous le placez complètement
à gauche, il est déjà plus coincé, il faut qu'il réussisse à traverser
tout l'espace de la page pour s'en sortir... A cause de cela, je dois
toujours penser au nombre de pages du livre terminé, toujours divisible
par quatre, à la progression de l'histoire, pour que mon personnage ne
se retrouve pas coincé au milieu à un moment qui ne convient pas dans
le déroulement de son récit.
On apprend aussi que pour pouvoir être fort, il faut dominer... Si je représente
une vue de la forêt du dessus, mon personnage domine, si je ne représente
que le pied de l'arbre, il est davantage soumis à ce qu'il ne voit pas.
On nous apprend aussi, par exemple, à représenter la foule. La foule, ce n'est
pas une personne plus une personne plus une personne. Il faut trouver le moyen
de rendre l'effet provoqué par la foule. Quand dans "Que fait la lune, la
nuit ?", j'ai voulu peindre la ville, je me suis dit "Je ne veux pas peindre
une maion à côté d'une maison, etc". Je suis sortie, et j'ai marché dans la
ville et j'ai écouté les bruits de la ville, ...
J'aime être très graphique, je n'aime pas les graphismes froids. Tout peut
devenir signe, les oiseaux qui " aident " le passage d'une page à l'autre,
les N retournés de son prénom, qui au départ servaient à la différencier rapidement
des 3 autres Anne de sa classe, sont devenus signes, les deux oreilles représentent
Armand aussi bien que si on le voyait entièrement. Chaque forme a une présence,
elle vibre.
Vos illustrations sont réduites pour être imprimées
?
A. H. : La plupart du temps, non. Je connais les contraintes de
l'éditeur, donc, j'essaie de travailler en format réel, parce qu'à la
réduction, l'image perd beaucoup. Les illustrations de "Vague" sont au
départ plus grandes et ont dû être réduites. Les espaces entres les vignettes
aussi. " Le petit souci " a été légèrement réduit, les autres non.
Ce n'est pas trop contraignant de respecter ce
que demande l'éditeur ?
A. H. : Non, du tout, j'ai besoin de contraintes pour écrire. Je
me donne à moi-même des contraintes. Il est plus facile d'écrire avec
contraintes que sans. Mais de toutes façons, il est très facile de travailler
avec mon éditeur, on discute beaucoup, mais il me laisse beaucoup de liberté.
Il n'impose pas de tranche d'âge, juste un format et un nombre de pages
à respecter.
Plus un livre est original, plus il doit être construit, c'est à cela que
sert le " chemin de fer ". Quand je connais le nombre de pages, je commence
par décompter le nombre de pages de couvertures, de gardes. Puis je fais le
cheminement, je sais de combien de pages je dispose pour raconter l'histoire.
Mais le " chemin de fer " n'est pas rigide, c'est une base de travail qui
peut évoluer.
Pourquoi "Vague" n'a-t-il pas été publié par les
éditions Casterman ?
A. H. : L'éditeur m'a dit qu'il aimait beaucoup, mais qu'il ne
pouvait pas publier ça. Le livre est inclassable en librairie. C'était
donc trop risqué pour l'éditeur. Moi j'ai fait de la bande dessinée, mais
si on le met en bande dessinée, cela ne se vendra pas. Si on le met en
poésie, il ne se vendra pas non plus. Alors ? Je m'élève complètement
contre toutes ces classifications en genres fermés, en tranches d'âge
déterminées. Je n'ai absolument pas pensé aux enfants quand j'ai fait
ce livre. Maintenant j'ai l'étiquette "auteur-illustrateur pour enfants",
mais non, ce n'est pas ce que je recherche. On assimile toujours livre
d'images et enfance.
Quand j'ai demandé une bourse pour ce travail, j'ai commencé par demander
une bourse littéraire. Mais le jury m'a dit que je devais solliciter une bourse
pour plasticiens, et quand j'ai fait cette demande, le jury m'a dit qu'habituellement
cette bourse était attribuée pour de la sculpture ou du travail en 3 dimensions.
J'étais inclassable.
Le texte n'est-il pas éloigné des enfants ?
A. H. : Vague n'était pas prévu au départ pour des enfants, mais
il n'y a rien à cacher aux enfants, chaque enfant prend dans le livre
ce qu'il comprend.Un adulte aussi peut prendre plaisir à lire un livre
pour la jeunesse.
Claude Boujon, vous connaissez ?
A. H. : De nom, oui. J'ai dû lire un de ses livres, il y a longtemps
?
Ah ? Il n'y a pas de référence explicite ?
A. H. : Non, je ne le connais vraiment pas assez pour faire ça.
Ah, pourtant, les mots "emplumés", "oiseau ricaneur",
la façon de faire parler "le premier", puis "le deuxième" et "le troisième"...
A. H. : Eh bien non, c'est vraiment un hasard. Mais le mot "emplumé"
a posé problème aux éditions Casterman. On a failli l'enlever, ils voulaient
mettre ...
Pour les influences, et notamment les oiseaux de la "Maison bleue", on me
dit souvent qu'ils rappellent Kitty Crowther.
Vous étiez dans la même école ?
A. H. : Non, elle était dans une école plus connue que l'académie
où j'étais. Mais je connais ses livres.
Sur la quatrième de couverture de "Pataf a des
ennuis", vous avez écrit que ce livre avait été fait entièrement à la souris
? Qu'est-ce que cela signifie exactement ?
A. H. : J'ai tout dessiné à la souris sur un vieux tapis pelé.
J'aurais pu prendre une table graphique pour que l'éléphant soit bien
dessiné, mais non, j'ai gardé mon vieux tapis tout pelé. Et ça se voit
dans le trait. J'ai aussi beaucoup utilisé une possibilité de l'informatique,
le copier-coller. Au début, il y a un vélo, j'ai coupé l'une des roues
et je l'ai collée sur une autre page, elle devient une bulle puis une
boule, etc. J'ai mis de la couleur, j'agrandis, etc, mais c'est la même.
La râpe à fromage devient la façade des immeubles, tout est fait par copier-coller.
Et les sparadraps qui couvrent le corps de Pataf, ce ne sont que des copier-coller.
Regarder aussi les fils de la raquette....
Quels sont vos prochains livres ?
A. H. : En fait, j'ai deux livres en cours. Mais, comme j'enseigne
maintenant, je n'ai plus beaucoup de temps. Au cours de ma résidence à
Troyes, j'ai fait un livre de 150 pages. L'éditeur, Casterman, m'a dit
"Ce n'est pas possible..." Alors, j'ai repris mon travail, et je viens
de terminer, le livre fait 40 pages. (j'ai oublié tout une partie de la
réponse, vous m'aidez ?)
Allez-vous écrire un nouvel épisode d'Édouard
et Armand ?
A. H. : J'en ai en réserve, mais l'éditeur me dit qu'il ne souhaite
pas publier un titre de la série par an. Alors, j'attends. Et j'avoue
que, lorsque je n'ai pas beaucoup de temps, comme en ce moment, je privilégie
les travaux importants et je délaisse les petites choses du style "Pataf
a des ennuis".
Anne Herbauts a sorti de son sac quelques feuilles de brouillon sur "L'Heure
vide", un brouillon de texte, un brouillon de chemin de fer, et le chemin
de fer remis au propre. (" Ce qui m'a frappé, c'est que dans son
chemin de fer remis " au propre ", en fait, il n'y avait presque plus rien
et elle a dit qu'à la fin , il suffisait d'un indice d'un la vignette pour
qu'elle ait la trame de son récit. " Hélène)
A propos de ce livre, elle a parlé de l'expression que lui a transmis sa
mère qui elle-même la connaissait de sa grand-mère : "le noir quart d'heure",
ce moment juste avant la nuit où la lumière du jour baisse et où il n'est
plus possible de continuer son activité dans la maison sans allumer la lumière,
mais où il est dommage d'allumer parce que la lumière extérieure est belle,
et qu'allumer va nous couper de l'extérieur, nous enfermer dans cet intérieur
dans une lumière violente.
A. H. : Il m'arrive souvent de rester sans rien faire à ce moment-là...
et de regarder cette belle lumière du jour. Les objets à ce moment prennent
un relief particulier dont je peux tirer parti après.
|