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La colonisation de l'Indochine vue par les manuels scolaires  La mise en valeur de l'Indochine : une vision favorable à la colonisation   Des points de vue critique sur la colonisation




La colonisation de l'Indochine vue par les manuels scolaires


Dominique Maingueneau dans son étude Les Livres d'école de la République 1870-1914 (Paris, Le Sycomore, 1979), consacre de nombreuses pages aux colonies mais ses propos sont surtout centrés sur l'Algérie. Son étude offre des clés de lecture qu'il est intéressant d'appliquer à l'Indochine


Jean-Pierre Rioux a consacré un article à ce thème dans « La colonie ça s'apprend à l'école » dans le numéro 69 de L'Histoire (juillet 1984).

L'Indochine est présentée dans L'Histoire de France d'Ernest Lavisse, cours moyen, Paris, A. Colin, édition de 1906. La présentation de l'empire colonial se situe au chapitre XXVIII qui est le dernier de l'ouvrage et qui est intitulé : « Ce qu'a fait la République ». Il s'agit bien entendu de présenter l'œuvre de la République pour cimenter le consensus républicain. On relèvera au passage l'emploi du possessif : « Notre empire colonial ». On a essayé de respecter la présentation matérielle de l'original. Bien évidemment le manuel n'est pas le cours du professeur. Qu'elles étaient les pratiques ? Jean-Pierre Rioux,  dans l'article cité, note que l'étude de la colonisation fut « passablement négligée jusqu'en 1914 » car elle était située en fin de programme. En 1923, les instructions officielles rappellent, toujours d'après Jean-Pierre Rioux,  que «l'histoire de l'expansion coloniale est inscrite au programme du cours moyen ».


« CE QU'A FAIT LA REPUBLIQUE


Sommaire. – La liberté républicaine. Les lois en faveur des ouvriers. – L'éducation nationale et la science. – La défense nationale.- Notre empire colonial. – Le devoir patriotique

[…]

NOTRE EMPIRE COLONIAL

L'empire colonial. Possessions d'Asie. – Depuis l'année terrible, la France n'a pas fait la guerre  en Europe. Mais elle a beaucoup augmenté son empire colonial.

    En Asie, dans la presqu'île indochinoise, nous avions conquis, au temps du second empire, la Cochinchine et le royaume du Cambodge. Sous la République, le Tonkin a été conquis. L'empereur d'Annam alors nous fit la guerre et la Chine le secourut. Mais l'amiral Courbet détruisit la flotte chinoise. La Chine signa la paix en 1885. L'empereur d'Annam fut obligé de se mettre sous notre protectorat […]

    La France possède donc aujourd'hui en Indo-Chine un empire composé de la Cochinchine, du Cambodge, de l'Annam et du Tonkin. […]


La France, grande puissance coloniale. – La France est donc devenue sous la République une grande puissance coloniale- la plus grande après l'Angleterre. Les territoires qu'elle possède sont quinze fois plus étendus que la France. Ils sont peuplés par quatre-vingts millions d'hommes.

    Un grand patriote, […] Jules Ferry, a eu l'honneur de diriger notre expansion coloniale. C'est à lui que nous devons le Tonkin et la Tunisie.

    A la fondation de cette puissance ont travaillé nos marins, nos soldats, nos explorateurs. Beaucoup sont morts dans les pays lointains au service de la patrie.


A quoi servent les colonies. – Les colonies sont très utiles au commerce et à l'industrie de la France. […]

    Mais un noble pays comme la France ne pense pas qu'à gagner de l'argent.

    En Indo-Chine la France a mis fin aux ravages de bandits venus de Chine. […]

    Partout elle enseigne aux populations le travail. Elle crée des routes, des chemins de fer, des lignes graphiques.

    Son empire est peuplé de toutes les races humaines : jaunes en Indo-Chine, noirs dans l'Afrique occidentale, blancs dans l'Afrique du Nord.

    La France a créé des écoles dans ses colonies. Elle s'efforce et s'efforcera de plus en plus d'instruire ses sujets et de les civiliser. »



Un héros colonial de l'école de la IIIè République : le sergent Bobillot

L'école de la IIIè République cherche à donner à la jeunesse des exemples de patriotisme. La conquête coloniale en fournit. L'attitude de sergent Bobillot lors de la défense de la place de  Tuyen-Quang au moment de la conquête du Tonkin en 1885 est ainsi utilisée. On trouve d'ailleurs le nom de la place-forte écrit « Tuyen-Quan » ou « Tuyen-Quang », l'orthographe des textes a été respectée.  Une  recherche sur Internet prouve d'ailleurs que dans de nombreuses villes : Grenoble, Cannes, Montreuil, Créteil, Nevers, Nancy, Angers… des rues portent le nom de ce sous-officier du génie. Il en est de même à Paris depuis 1893. Il est également à signaler l'existence d'au moins une statue à Paris du sergent Bobillot. Ceci montre que l'épisode ne toucha pas qu'un public scolaire. Il serait intéressant d'étudier ce phénomène d'autant plus que le souvenir du héros officiel s'est évanoui avec la décolonisation. Il a été comme refoulé. Emile Lavisse, à ne pas confondre à l'historien Ernest Lavisse déjà évoqué, publia Tu seras soldat chez A. Colin en 1889. L'ouvrage se présente comme une série de « récits » et de « leçons patriotiques ». L'épisode du siège de Tuyen-Quan défendu par le commandant Dominé contre les Chinois est développé sur 5 pages. Cet épisode est alors fort récent au moment où les lois Ferry sur l'instruction entrent en application.  L'attitude du sergent Bobillot est le cœur du récit. Donnons quelques extraits :


« A Tuyen-Quan, le génie militaire n'était représenté que par le sergent Bobillot, le caporal Cacheux et six soldats, les sapeurs Raymond, Edme, Couzir, Dominique, Védéme et Blanc, du 4è régiment du génie. Leur besogne était rude.

[…]

Dévouement du sergent Bobillot. – Avec 40 pelles, 27 pioches et 4 haches, tout ce qu'on possédait, le sergent Bobillot, le chef, fit exécuter, à 400 mètres en avant de la place, un ouvrage de fortification derrière lequel les défenseurs résistèrent longtemps. […]

    Partout, dans l'intérieur de la place, il dirigea la construction de retranchements, afin de mettre la garnison à l'abri du bombardement qui ne cessait pas. Tous les jours il exposait sa vie.

    Sous terre, il luttait aussi. Les Chinois creusaient des galeries souterraines pour déposer de la poudre jusque sous les murs et les faire sauter. L'oreille attentive au moindre bruit, aussitôt que les coups sourds de la pioche annonçaient l'approche des travailleurs chinois, le sergent Bobillot n'hésitait pas à se porter à leur rencontre. […] Toujours il découvrait les travaux des Chinois et conjurait le sort en donnant l'alarme.

[…]

Mort du sergent Bobillot. – Un jour, le sergent Bobillot faisait une ronde sur les remparts où veillaient les sentinelles […] quand arriva une balle qui lui cassa l'épine dorsale. Le brave sous-officier est transporté à l'ambulance où le commandant Dominé vint le visiter. […] Cet officier […] lui demande s'il préfère être nommé sous-lieutenant plutôt que d'être proposé pour la croix de la Légion d'honneur. Bien qu'il ne soit pas riche, il aime mieux la croix, faisant passer l'honneur avant le grade ; mais hélas ! […] quelques jours après, il mourut des suites de sa blessure.

    Jules Bobillot était né en 1860, à Paris ; à vingt ans, il s'était engagé au 4è régiment du génie.»



La mise en valeur de l'Indochine : une vision favorable à la colonisation

Le Nouvel Atlas Larousse dirigé par Léon Abensour, agrégé d'histoire et de géographie, docteur ès lettres, fut publié en 1924. Il donne un tableau de l'Indochine visiblement marqué par l'idéologie coloniale. Ici encore nous avons tenté de respecter la présentation de l'ouvrage. Celui-ci propose de nombreuses illustrations où sont juxtaposées des photographies représentants les populations locales en insistant sur les côtés traditionnels et les réalisations du colonisateurs : « plantation d'arbres à caoutchouc en Cochinchine », l'inévitable vue de la rue Catinat à Saïgon et le non moins inévitable grand théâtre d'Hanoï. On trouve aussi « une filature à l'européenne à Nam-Dinh », « les mines de charbon de Hong-Haï », le lycée de garçons d'Hanoï et  une «  école professionnelle des mécaniciens à Saïgon ». Sur cette image,  groupés de part et d'autre de deux longs établis de bois,  de consciencieux jeunes garçons vietnamiens manient la lime devant des étaux tandis qu' au premier plan, un enseignant européen, coiffé d'un casque colonial immaculé, prodigue ses conseil à des apprentis attentifs.. On trouve également deux cartes, une du relief peu lisible car surchargée et en couleur, l'autre de la mise en valeur. Cette dernière est faite avec les techniques de l'époque où l'on indiquait sur le document en toutes lettres « bœufs », « coton », « cannelle », mais les flux sont indiqués avec des flèches !  L'ouvrage dans son ensemble représente d'ailleurs un moment de l'histoire de la pensée géographique fort intéressant.

Divisions politiques : l'Indochine française
    « L'Indochine française, vaste de plus de 800 000 kilomètres carrés, peuplés de 19 636 137 habitants forme l'Union indochinoise (deux colonies : Cochinchine, Tonkin ; trois pays de protectorat : Laos, Annam, Cambodge). Elle est administrée par un gouverneur général résidant à Hanoï et assisté d'un conseil supérieur et d'un conseil de défense ; sous ses ordres se trouvent des résidents ou lieutenants gouverneurs. »

Grandes régions de l'Indochine française : la Cochinchine
    « C'est une région de terres basses et marécageuses, coupée par les bras du grand fleuve, divisés eux-mêmes en une multitude d'arroyos […]
    La Cochinchine est une terre naturellement riche ; elle l'est devenue plus encore depuis que les colons français, qui commencent à s'y établir nombreux, secondent et amplifient, […] l'effort séculaire du nhaquoué (paysan annamite). La ressource essentielle a été de tout temps celle du riz. […] La Cochinchine peut fournir à la consommation de sa population, et développer sans cesse son exportation (130 000 tonnes en 1869, 1 720 000 tonnes en 1921). De la culture du riz dérivent les plus importantes industries cochinchinoises […] Les usines de décortication, de raffinage, d'emballage du riz sont fortes importantes à Cholon et à Saïgon. […]
    Saïgon, la capitale de la colonie et seconde capitale de "l'Union indochinoise" (le gouverneur y a une résidence), est une grande ville dont la croissance a été rapide, puisqu'elle avait 13 000 habitants en 1883, et 100 000 aujourd'hui. C'est une ville administrative, aux larges rues ombragées de beaux arbres, aux magnifiques palais […]
    Non loin de Saïgon, Cholon (200 000 habitants) est la grande ville chinoise, sans cesse grouillante d'une foula agitée, et qu'illumine la nuit ses milliers de lanternes. C'est une ville des affaires et des plaisirs. »

L'Annam.

   « L'Annam n'est pas seulement "le bâton réunissant les deux gros sacs de riz" de la Cochinchine et du Tonkin. Il est par lui-même assez fertile. Il faut , il est vrai, distinguer la montagne et les plaines. La montagne, couverte […] de forêts qu'aujourd'hui à peine commencent à pénétrer les routes […] est peu pleuplée et surtout habitée par les sauvages "Moïs" ou Khas, primitifs que la civilisation annamite n'a pas encore pénétrée. Les plaines qui s'échelonnent au pied de la Cordillière, larges parfois de 50 kilomètres, sont au contraire des régions de culture ; on y cultive le riz et la canne à sucre. […] Enfin, l'Annam est la grande région de culture du mûrier et d'élève des vers à soie. […] »

Le Tonkin.

    « Le Tonkin est, à l'autre extrémité de la longue bande de l'Annam, le pendant de la Cochinchine. Il est aussi, une plaine deltaïque très plate limitée […] par le haut pays montagneux. La plaine est un pays de culture, l'un des deux « sacs de riz » de l'Indochine française ; on y cultive, outre les céréales, la canne à sucre, le tabac, le coton, le mûrier, le café et le thé, ceux-ci sur les collines qui forment la partie moyenne du Tonkin. […]
    Le Tonkin est un des pays de l'Union Indochinoise dont l'évolution industrielle est la plus accentuée. Partout des usines s'élèvent.
    Les mines de houille de Hong-Haï, curiosité naturelle parce qu'elles sont à ciel ouvert, ont des installations pour la fabrication des briquettes et du coke ; les rizeries (Haïphong, Hanoï) sont nombreuses ainsi que les ateliers de construction mécanique et les cimenteries (Haïphong), les filatures de coton (Hanoï, Nam-Dinh, Haïphong) […]
    A la tête du Delta et au centre du pays le plus fertile, Hanoï (150 000 habitants), vraie capitale très vaste […] est la ville la plus neuve et la plus européenne de l'Indochine.
    A l'embouchure même du fleuve Rouge, Haïphong, port de Hanoï et débouché du Tonkin et du Yunnan, ville-champignon qui, inexistante en 1875, a aujourd'hui 75 000 habitants, est à la fois le plus actif port de pêche […] un important port de commerce et un grand centre industriel […] A l'Est d'Haïphong, la fameuse baie d'Along, est « l'une des merveilles du monde, semble un coin d'une autre planète. »
 
Mise en valeur et évolution de l'Indochine.

    « L'Indochine française, a déclaré lord Northcliffe, est un des plus beaux domaines de la terre et un des mieux mis en valeur. De fait, l'œuvre accomplie dans le laps de temps très court qui s'est écoulé depuis la conquête, a été considérable. […]
    Parallèlement avec le développement du réseau ferré, s'est poursuivi le développement des ports. Saïgon s'est classé en 1918 le quatrième port français, après Boulogne et avant Bordeaux, avec un mouvement de 2 600 000 tonnes. […] Haïphong, rendu praticable aux navires d'un tirant d'eau de sept mètres pourra, avec ses magnifiques magasins, ses vastes appontements, dépasser de beaucoup les 1 300 000 tonnes qui représentent son tonnage actuel. […]
    Aussi, le mouvement commercial de l'Indochine française est-il considérable. Il s'est développé avec une très grande rapidité. Il était de 136 millions en 1891, de 363 millions en 1901, de 529 millions en 1910, de 803 millions en 1917, de 2 446 millions en 1923. Importatrice de produits fabriqués, de machines, de tissus, de tout ce dont l'insuffisance de son développement industriel la force à s'approvisionner […] l'Indochine exporte le riz, le poisson séché, le poivre, le caoutchouc, la houille ; le chiffre de son exportation […] dépasse celui de son importation […]
    A la prospérité matérielle de l'Indochine corresponde son heureux état moral. « L'Indochine ne connaît pas cette agitation nationaliste qui trouble l'Inde, et la population accepte facilement la domination et le protectorat français,  parce que, a écrit un lettré annamite, la France est le pays qui est le plus capable de guider l'Annam et les pays annamites dans la voie du progrès […].  Déjà, cette élite se forme ; les Annamites fréquentent nombreux, les écoles et les lycées français, se préparent aux carrières administratives, aux carrières commerciales […] aux professions libérales, commencent à s'initier à la culture française […] »



Retrouvé dans une vieille bibliothèque, Images et réalités coloniales (1) a été publié en 1931. Il s'agit, l'année de l'exposition coloniale du bois de Vincennes de faire connaître l'Empire au grand public cultivé. Le livre ne nous apprend rien sur ses auteurs, mais visiblement ils ont eu accès à une documentation précise comme en témoigne la présence de statistiques. Ils ont bénéficié de la collaboration d'un graveur sur bois : Robert Saldo (2). L'ouvrage se livre aux considérations attendues sur l'œuvre coloniale de la France. Mais, il n'hésite pas à aborder les difficultés rencontrées (3). Ce sont ces passages que nous avons choisis de reproduire. Il est intéressant de noter que la même année Andrée Viollis publie SOS Indochine beaucoup plus percutant.


« L'œuvre morale réalisée en Indochine »

    « L'émotion suscitée en France par l'affaire de Yen Bay était à peine calmée, par les télégrammes rassurants du Gouverneur Général, que d'autres foyers d'insurrection naissaient, presque simultanément, en des points différents de l'Union indochinoise. Plusieurs exécutions n'ont pas suffi à ralentir l'ardeur révolutionnaire.

    La troisième internationale, qui n'a pu implanter le communisme dans la France métropolitaine, espère trouver dans les colonies […] un terrain beaucoup plus propice à l'éclosion de ses théories et de sa propagande (4).[…]

    Il n'existe pas, à proprement parler, de communistes indigènes, à part une infime minorité d'intellectuels ayant vécu en France. Lorsque ces universitaires égarés auront rejoint les somptueuses plantations paternelles, on ne pourra pas compter vingt disciples de Lénine parmi les vingt millions de sujets ou protégés français. […]

    Il est évident que nous avons apporté […] la paix intérieure et fait disparaître la famine, amené plus de bien-être pour tous et la richesse pour quelques-uns. Cette richesse a été recueillie par les Colons et aussi de nombreux autochtones […] Ainsi s'est formée, entre les paysans et les mandarins de l'ancien régime, une classe intermédiaire nouvelle, la bourgeoisie. Celle-ci a fait instruire ses enfants dans les universités françaises et ces jeunes gens, nourris de notre culture, se trouvent dépaysés sur leur propre sol. Le jeune Annam […] perçoit […]qu'il est notre égal et que son pays est gouverné et administré par des étrangers occidentaux. Ces nouvelles générations […] ne peuvent participer à l'Administration de leur pays sauf dans les emplois subalternes. C'est ainsi que nous avons créé le mécontentement d'en haut.

    Et puis, il y a la souffrance d'en bas. Malgré le progrès, nous n'avons pu encore éliminer ni toutes les misères ni toutes les injustices. En créant l'industrie, nous avons formé un prolétariat ouvrier […] puisque nous sommes les maîtres, il est normal qu'on nous rende responsables de toutes les causes de mécontentement.

    Des réformes libérales avaient été promises dès 1917 par M. Albert Sarraut, alors Gouverneur général. Elles ont été progressivement réalisées en Indochine.

    Nous ne devons pas hésiter, cependant, à les accentuer, notamment celles qui doivent permettre un accès plus large aux indigènes dans les assemblées locales délibérantes. […] »


« La IIIe Internationale contre les colonies. »

    « La mutinerie des tirailleurs de Yen-Bay, qui a, hélas, fait un certain nombre de victimes, est la conséquence de l'agitation révolutionnaire entreprise par le gouvernement de Moscou. Celui-ci, selon la théorie de Lénine, pense atteindre les nations occidentales en détruisant, au préalable, leurs colonies.

    Au Tonkin, l'autorité militaire française a saisi, […] des tracts distribués aux légionnaires et conseillant aux soldats de s'organiser : « Refusez, y disait-on, de combattre l'U.R.S.S., refusez de combattre vos frères chinois et indochinois, tournez vos armes contre ceux qui vous commandent, formez les soviets, exigez votre rapatriment immédiat, et si vos chefs ne consentent pas à vous renvoyer au foyer, rapatriez vous vous mêmes ».

    Les organisations révolutionnaires secrètes travaillent avec la plus grande activité non seulement en Indochine, mais un peu partout, […] on en trouve la preuve dans le fait que la mutinerie de Yen-Bay vient après la manifestation unitaire de Tunis et les regrettables incidents de Tananarive.

    En dépit des assurances données au Cabinet travailliste par la République des Soviets, la propagande révolutionnaire se poursuit […] dans l'Empire britannique par les émissaires de la IIIème Internationale. »


(1) Gaston Pelletier et Louis Roubaud, Images et réalités coloniales, André Tournon éditeur 257, rue Saint-Honoré, Paris, janvier 1931, 403 pages . Une question se pose : quelle fut l'audience de l'ouvrage ?

(2) Les illustrations caractéristiques des années 1930 sont intéressantes pour qui travaille sur "Art et colonisation".

(3) Y-a-t-il autour de la publication de ce livre une volonté politique ? Manifestement, il représente un point de vue qu'on peut qualifier de colonialiste libéral.
(4) Pour la situation politique, on se tournera vers les travaux de Pierre Brocheux par exemple "Vietnam 1930", L'Histoire, n° 69 (cité dans la bibliographie). L'auteur indique, qu'à tort l'affaire de Yên Bay fut attribuée aux communistes.


Des points de vue critique sur la colonisation


Roland Dorgelès   Andrée Viollis


C'est une toute autre vision qui est donné de l'Indochine des années 1920 par Roland Dorgelès dans La Route mandarine. Voici un passage consacré aux mines de Hong Haï.

    « Elles sont, je crois, uniques au monde, ces mines de Hongay, où l'on extrait le charbon à ciel ouvert […] grands pans d'amphithéâtres taillées dans le mamelon. Ce sont de gigantesques escaliers noirs qui escaladent le ciel et leurs parois sont si lisses, si droites, qu'on croirait que le charbon fut découpé en tranche, ainsi qu'un monstrueux gâteau. Rien n'est à l'échelle humaine. Tout est trop haut, trop vaste, et les indigènes qui piochent sur les pentes ne font qu'une poussière humaine, sur ces gradins de jais.
    A qui appartiennent toutes ces terres ? Au Charbonnages du Tonkin. La société possède tout : les champs, les bois, les maisons, les routes, et jusqu'au entrailles de la terre. Ce chemin de fer, c'est à elle ; ce port, ces jetées, ces passes balisés, c'est à elle. […]
    Car c'est cela le moins facile, trouver des coolies, des milliers de coolies, et les retenir à Hongay, les empêcher de s'enfuir. On a tout essayé : rien n'y fait. Dès que le tonkinois a quelques piastres dans sa bourse , il quitte l'ouvrage et retourne à se rizière. A l'époque du Têt, aux approches de la moisson, tous veulent revoir leur village […]
    Que faire ? […] On multiplie les ruses. Ainsi on ne leur paye leur salaire que la deuxième quinzaine du mois suivant, si bien que , courant toujours après leur dû, ils sont obliger de rester. Cependant, pour qu'ils ne meurent pas de faim et par pure philanthropie, on leur verse, s'ils ont bien travaillé, une piastre tous les 10 jours : c'est ce qu'on appelle ici " faire une avance ". C'est également pour les retenir qu'on leur a donné ce grand marché couvert, ce cinéma […] Un administrateur de la société a trouvé mieux : la religion. Des missionnaires installés à la mine retiendront au moins les catholiques, a t-il pensé. On en a donc fait venir un, un père Annamite, des Missions espagnoles. On lui a construit cette petite église et la paroisse à peine née, groupe déjà 700 coolies. ...
    Quand je visitai Hongay, les carrières noires grouillaient d'ouvriers. Etres vêtus de loques. Piocheurs aux bras maigres. Des femmes aussi […]. Derrière les wagonnets, des " nhos " de 10 ans s'arc-boutent, petits corps secs, visages épuisés sous le masque du charbon.
    La société est riche, très riche : 29 millions de bénéfices nets l'an dernier, c'est à dire plus que son capital. Près de 20 millions de réserve avoue, des actions gratuites distribué aux actionnaires, le titre de 250 francs coté maintenant de 7 à 10 mille.
    Oui formidablement riche : les 74000 actions qui représentaient à l'émission 16 millions valent plus d'un demi milliard !
    Et savez vous combien ce royaume du charbon rapporte à l'Indochine, à la France ?
        Rien...
    Je dis rien, car je ne vais pas compter […], les quelques sous de taxe minière. Il en est des Charbonnages comme de la plupart des riches entreprises de là- bas : de puissants inconnus se partagent les bénéfices, sucent la moelle de ce pays, et la colonie n'a rien et la France n'a rien, elle qui a payé cette terre de tant de sang.
    Hongay donne au moins à l'Indochine tout son charbon ?
    Pas même. Presque tout est pour le Japon, qui paye bien. Et Saïgon réclame en vain, nos usines doivent passer par Cardiff, et les chemins de fer chauffent au bois, dévastant les forêts. Ni argent ni charbon : Hongay ne nous rapporte que la haine des milliers de coolies..." »


La journaliste Andrée Viollis dénonce la situation des paysans du Tonkin qui poussés par la faim vont travailler dans les plantations d'hévéas en Cochinchine dans SOS Indochine, livre publié en 1935.

    « Au bout de trois ou quatre ans, ce ne sont plus que des loques : la malaria (1), le béribéri (2) !

    Le matin, à l'aube, quand la fatigue les tient collés à leur bat-flanc (3), où ils ont essayé de dormir malgré les moustiques qui les tuent, on vient les chasser des tanières où ils sont entassés, comme on ne chasse pas un troupeau de l'étable. A midi comme au soir, quand on leur distribue leur ration de riz souvent allégée d'un centaine de grammes, ils doivent d'abord préparer le repas des cais (4) et, à la dernière bouchée avalée, se remettre à la corvée, même couverts de plaies, même grelottants de fièvre. Tout cela pour 1,20 F à 2 F (5) par jour qu'ils ne touchent jamais entièrement […] à cause des amendes […].

    Leur correspondance est lue, traduite et souvent supprimée. Peu de nouvelles de leurs familles […] »



(1) paludisme, les moustiques sont le vecteur de la maladie qui épuise
(2) maladie du à la carence en vitamine B caractérisée par des troubles digestifs, des oedèmes, des troubles nerveux
(3) mauvais lit
(4) contre-maître indigène
(5) salaire ouvrier en 1935.