| > histoire geographie | |||
Abolition de la peine de mort
Séance de l'Assemblée Nationale du 17 septembre 1981
M. le président. La parole est à M. le garde des sceaux, ministre de la justice.
M. le garde des sceaux. Monsieur le président, mesdames,
messieurs les députés, j'ai l'honneur au nom du Gouvernement de la République,
de demander à l'Assemblée nationale l'abolition de la peine de mort en France.
En cet instant, dont chacun d'entre vous mesure la portée qu'il revêt
pour notre justice et pour nous, je veux d'abord remercier la commission des
lois parce qu'elle a compris l'esprit du projet qui lui était présenté et, plus
particulièrement son rapporteur, M. Edmond Forni, non seulement parce qu'il est
un homme de coeur et de talent mais parce qu'il a lutté dans les années écoulées
pour l'abolition. Au-delà de sa personne et comme lui, je tiens à remercier tous
ceux, quelle que soit leur appartenance politique qui, au cours des années
passées, notamment au sein des commissions des lois précédentes, ont également
oeuvré pour que l'abolition soit décidée, avant même que n'intervienne le
changement politique majeur que nous connaissons.
Cette communion d'esprit,
cette communauté de pensée à travers les clivages politiques montrent bien que
le débat qui est ouvert aujourd'hui devant vous est d'abord un débat de
conscience et le choix auquel chacun d'entre vous procédera l'engagera
personnellement.
Raymond Forni a eu raison de souligner qu'une longue
marche s'achève aujourd'hui. Près de deux siècles se sont écoulés depuis que
dans la première assemblée parlementaire qu'ait connue la France, Le Pelletier
de Saint-Fargeau demandait l'abolition de la peine capitale. C'était en 1791.
Je regarde la marche de la France.
La France est grande, non
seulement par sa puissance, mais au-delà de sa puissance, par l'éclat des idées,
des causes, de la générosité qui l'ont emporté aux moments privilégiés de son
histoire.
La France est grande parce qu'elle a été la première en
Europe à abolir la torture malgré les esprits précautionneux qui, dans le pays,
s'exclamaient à l'époque que, sans la torture, la justice française serait
désarmée, que, sans la torture, les bons sujets seraient livrés aux scélérats.
La France a été parmi les premiers pays du monde à abolir l'esclavage,
ce crime qui déshonore encore l'humanité.
Il se trouve que la France
aura été, en dépit de tant d'efforts courageux l'un des derniers pays, presque
le dernier - et je baisse la voix pour le dire - en Europe occidentale, dont
elle a été si souvent le foyer et le pôle, à abolir la peine de mort.
Pourquoi ce retard ? Voilà la première question qui se pose à
nous.
Ce n'est pas la faute du génie national. C'est de France, c'est
de cette enceinte souvent, que se sont levées les plus grandes voix, celles qui
ont résonné le plus haut et le plus loin dans la conscience humaine, celles qui
ont soutenu, avec le plus d'éloquence la cause de l'abolition. Vous avez, fort
justement, monsieur Forni, rappelé Hugo, j'y ajouterai, parmi les écrivains,
Camus. Comment, dans cette enceinte, ne pas penser aussi à Gambetta, à
Clemenceau et surtout au grand Jaurès ? Tous se sont levés. Tous ont
soutenu la cause de l'abolition. Alors pourquoi le silence a-t-il persisté et
pourquoi n'avons-nous pas aboli ?
Je ne pense pas non plus que ce
soit à cause du tempérament national. Les Français ne sont certes pas plus
répressifs, moins humains que les autres peuples. Je le sais par expérience.
Juges et jurés français savent être aussi généreux que les autres. La réponse
n'est donc pas là. Il faut la chercher ailleurs.
Pour ma part j'y vois
une explication qui est d'ordre politique. Pourquoi ?
L'abolition, je l'ai dit, regroupe, depuis deux siècles, des femmes et
des hommes de toutes les classes politiques et, bien au delà, de toutes les
couches de la nation.
Mais si l'on considère l'histoire de notre pays,
on remarquera que l'abolition, en tant que telle, a toujours été une des grandes
causes de la gauche française. Quand je dis gauche, comprenez moi, j'entends
forces de changement, forces de progrès, parfois forces de révolution, celles
qui, en tout cas, font avancer l'histoire. (Applaudissements sur les bancs
des socialistes, sur de nombreux bancs des communistes et sur quelques bancs de
l'union pour la démocratie française )
Examinez simplement ce qui
est la vérité. Regardez-la.
J'ai rappelé 1791, la première
Constituante, la grande Constituante. Certes elle n'a pas aboli, mais elle a
posé la question, audace prodigieuse en Europe à cette époque. Elle a réduit le
champ de la peine de mort plus que partout ailleurs en Europe.
La
première assemblée républicaine que la France ait connue, la grande Convention,
le 4 brumaire an IV de la République, a proclamé que la peine de mort était
abolie en France à dater de l'instant où la paix générale serait rétablie.
M. Albert Brochard. Ou sait ce que cela a coûté en Vendée !
Plusieurs députés socialistes. Silence les Chouans !
M. le garde des sceaux. La paix fut rétablie mais avec elle
Bonaparte arriva. Et la peine de mort s'inscrivit dans le code pénal qui est
encore le nôtre, plus pour longtemps, il est vrai.
Mais suivons les élans.
La Révolution de 1830 a engendré, en 1832, la généralisation des
circonstances atténuantes ; le nombre des condamnations à mort diminue aussitôt
de moitié.
La Révolution de 1848 entraîna l'abolition de la peine de
mort en matière politique que la France ne remettra plus en cause jusqu'à la
guerre de 1939.
Il faudra attendre ensuite qu'une majorité de gauche
soit établie au centre de la vie politique française, dans les années qui
suivent 1900, pour que soit à nouveau soumise aux représentants du peuple la
question de l'abolition. C'est alors qu'ici même s'affrontèrent dans un débat
dont l'histoire de l'éloquence conserve pieusement le souvenir vivant, et Barrès
et Jaurès.
Jaurès - que je salue en votre nom à tous - a été, de tous
les orateurs de la gauche, de tous les socialistes, celui qui a mené le plus
haut, le plus loin, le plus noblement l'éloquence du coeur et l'éloquence de la
raison, celui qui a servi, comme personne, le socialisme, la liberté et
l'abolition. (Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur plusieurs
bancs des communistes.)
Jaurès... (Interruptions sur les bancs
de l'union de la démocratie française et du rassemblement pour la
République.)
Il y a des noms qui gênent encore certains d'entre
vous ? (Applaudissements sur les bancs des socialistes et des
communistes.)
M. Michel Noir. Provocateur!
M. Jean Brocard. Vous n'êtes pas à la cour, mais à l'Assemblée!
M. le président. Messieurs de l'opposition. je vous en prie.
Jaurès appartient, au même titre que d'autres hommes politiques, à
l'histoire de notre pays. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
M. Roger Corrèze. Mais pas Badinter!
M. Robert Wagner. Il vous manque des manches, monsieur le garde des sceaux!
M. le président. Veuillez continuer, monsieur le garde des sceaux.
M.le garde des sceaux. Messieurs, j'ai salué Barrés en dépit de
l'éloignement de nos conceptions sur ce point ; je n'ai pas besoin d'insister.
Mais je dois rappeler, puisque, à l'évidence, sa parole n'est pas éteinte en
vous, la phrase que prononça Jaurès : "La peine de mort est contraire à ce que
l'humanité depuis deux mille ans a pensé de plus haut et rêve de plus noble.
Elle est contraire à la fois à l'esprit du christianisme et à l'esprit de la
Révolution."
En 1908, Briand, à son tour, entreprit de demander à la
Chambre l'abolition. Curieusement, il ne le fit pas en usant de son éloquence.
Il s'efforça de convaincre en représentant à la Chambre une donnée très simple,
que l'expérience récente - de l'école positiviste - venait de mettre en lumière.
Il fit observer en effet que par suite du tempérament divers des
Présidents de la République, qui se sont succédé à cette époque de grande
stabilité sociale et économique, la pratique de la peine de mort avait
singulièrement évolué pendant deux fois dix ans : 1888-1897, les Présidents
faisaient exécuter ; 1898-1907, les Présidents - Loubet, Fallières - abhorraient
la peine de mort et, par conséquent, accordaient systématiquement la grâce. Les
données étaient claires : dans la première période où l'on pratique l'exécution
: 3 066 homicides ; dans la seconde période, où la douceur des hommes fait
qu'ils y répugnent et que la peine de mort disparaît de la pratique répressive :
1 068 homicides, près de la moitié.
Telle est la raison pour laquelle
Briand, au-delà même des principes, vint demander à la Chambre d'abolir la peine
de mort qui, la France venait ainsi de le mesurer, n'était pas dissuasive.
Il se trouva qu'une partie de la presse entreprit aussitôt une
campagne très violente contre les abolitionnistes. Il se trouva qu'une partie de
la Chambre n'eut point le courage d'aller vers les sommets que lui montrait
Briand. C'est ainsi que la peine de mort demeura en 1908 dans notre droit et
dans notre pratique.
Depuis lors - soixante-quinze ans - jamais, une
assemblée parlementaire n'a été saisie d'une demande de suppression de la peine
de mort.
Je suis convaincu - cela vous fera plaisir - d'avoir certes
moins d'éloquence que Briand mais je suis sûr que, vous, vous aurez plus de
courage et c'est cela qui compte.
M. Albert Brochard. Si c'est cela le courage !
M. Robert Aumont. Cette interruption est malvenue !
M. Roger Corrèze. Il y a eu aussi des gouvernements de gauche pendant tout ce temps!
M. le garde des sceaux. Les temps passèrent.
On peut
s'interroger : pourquoi n'y a-t-il rien eu en 1936 ? La raison est que le
temps de la gauche fut compté. L'autre raison, plus simple, est que la guerre
pesait déjà sur les esprits. Or, les temps de guerre ne sont pas propices à
poser la question de l'abolition. Il est vrai que la guerre et l'abolition ne
cheminent pas ensemble.
La Libération. Je suis convaincu, pour ma
part, que, si le gouvernement de la Libération n'a pas posé la question de
l'abolition, c'est parce que les temps troublés, les crimes de la guerre, les
épreuves terribles de l'occupation faisaient que les sensibilités n'étaient pas
à cet égard prêtes. Il fallait que reviennent non seulement la paix des armes
mais aussi la paix des coeurs.
Cette analyse vaut aussi pour les temps
de la décolonisation.
C'est seulement après ces épreuves historiques
qu'en vérité pouvait être soumise à votre assemblée la grande question de
l'abolition.
Je n'irai pas plus loin dans l'interrogation - M. Forni
l'a fait - mais pourquoi, au cours de la dernière législature, les gouvernements
n'ont-ils pas voulu que votre assemblée soit saisie de l'abolition alors que la
commission des lois et tant d'entre vous, avec courage, réclamaient ce
débat ? Certains membres du gouvernement - et non des moindres - s'étaient
déclarés, a titre personnel, partisans de l'abolition mais on avait le sentiment
à entendre ceux qui avaient la responsabilité de la proposer, que, dans ce
domaine, il était, là encore, urgent d'attendre.
Attendre, après deux
cents ans !
Attendre, comme si la peine de mort ou la guillotine
était un fruit qu'on devrait laisser mûrir avant de le cueillir !
Attendre ? Nous savons bien en vérité que la cause était la
crainte de l'opinion publique. D'ailleurs, certains vous diront, mesdames,
messieurs les députés, qu'en votant l'abolition vous méconnaîtriez les règles de
la démocratie parce que vous ignoreriez l'opinion publique. Il n'en est rien.
Nul plus que vous, à l'instant du vote sur l'abolition, ne respectera
la loi fondamentale de la démocratie.
Je me réfère non pas seulement à
cette conception selon laquelle le Parlement est, suivant l'image employée par
un grand Anglais, un phare qui ouvre la voie de l'ombre pour le pays, mais
simplement à la loi fondamentale de la démocratie qui est la volonté du suffrage
universel et, pour les élus, le respect du suffrage universel.
Or, à
deux reprises, la question a été directement - j'y insiste - posée devant
l'opinion publique.
Le Président de la République a fait connaître à
tous, non seulement son sentiment personnel, son aversion pour la peine de mort,
mais aussi, très clairement, sa volonté de demander au Gouvernement de saisir le
Parlement d'une demande d'abolition, s'il était élu. Le pays lui a répondu :
oui.
Il y a eu ensuite des élections législatives. Au cours de la
campagne électorale. il n'est pas un des partis de gauche qui n'ait fait figurer
publiquement dans son programme...
M. Albert Brochard. Quel programme ?
M. le garde des sceaux. ... l'abolition de la peine de mort.
Le pays a élu une majorité de gauche ; ce faisant, en connaissance de cause,
il savait qu'il approuvait un programme législatif dans lequel se trouvait
inscrite, au premier rang des obligations morales, l'abolition de la peine de
mort.
Lorsque vous la voterez, c'est ce pacte solennel, celui qui lie
l'élu au pays, celui qui fait que son premier devoir d'élu est le respect de
l'engagement pris avec ceux qui l'ont choisi, cette démarche de respect du
suffrage universel et de la démocratie qui sera la vôtre.
D'autres
vous diront que l'abolition, parce qu'elle pose question à toute conscience
humaine, ne devrait être décidée que par la voie de référendum. Si l'alternative
existait, la question mériterait sans doute examen. Mais, vous le savez aussi
bien que moi et Raymond Forni l'a rappelé, cette voie est constitutionnellement
fermée.
Je rappelle à l'Assemblée - mais en vérité ai-je besoin de le
faire ? - que le général de Gaulle, fondateur de la Vème République, n'a
pas voulu que les questions de société ou, si l'on préfère, les questions de
morale soient tranchées par la procédure référendaire.
Je n'ai pas
besoin non plus de vous rappeler, mesdames, messieurs les députés, que la
sanction pénale de l'avortement aussi bien que de la peine de mort se trouvent
inscrites dans les lois pénales qui, aux termes de la Constitution, relèvent de
votre seul pouvoir.
Par conséquent, prétendre s'en rapporter à un
référendum, ne vouloir répondre que par un référendum, c'est méconnaître
délibérément à la fois l'esprit et la lettre de la Constitution et c'est, par
une fausse habileté, refuser de se prononcer publiquement par peur de l'opinion
publique. (Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur quelques
bancs des communistes.)
Rien n'a été fait pendant les années
écoulées pour éclairer cette opinion publique. Au contraire ! On a refusé
l'expérience des pays abolitionnistes ; on ne s'est jamais interrogé sur le fait
essentiel que les grandes démocraties occidentales, nos proches, nos soeurs, nos
voisines, pouvaient vivre sans la peine de mort. On a négligé les études
conduites par toutes les grandes organisations internationales, tels le Conseil
de l'Europe, le Parlement européen, les Nations unies elles-mêmes dans le cadre
du comité d'études contre le crime. On a occulté leurs constantes conclusions.
Il n'a jamais, jamais été établi une corrélation quelconque entre la présence ou
l'absence de la peine de mort dans une législation pénale et la courbe de la
criminalité sanglante. On a, par contre, au lieu de révéler et de souligner ces
évidences, entretenu l'angoisse, stimulé la peur, favorisé la confusion. On a
bloqué le phare sur l'accroissement indiscutable, douloureux, et auquel il
faudra faire face, mais qui est lié à des conjonctures économiques et sociales,
de la petite et moyenne délinquance de violence, celle qui, de toute façon, n'a
jamais relevé de la peine de mort. Mais tous les esprits loyaux s'accordent sur
le fait qu'en France la criminalité sanglante n'a jamais varié - et même, compte
tenu du nombre d'habitants, tend plutôt à stagner ; on s'est tu. En un mot,
s'agissant de l'opinion, parce qu'on pensait aux suffrages, on a attisé
l'angoisse collective et on a refusé à l'opinion publique les défenses de la
raison. (Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs
des communistes.)
En vérité, la question de la peine de mort est
simple pour qui veut l'analyser avec lucidité. Elle ne se pose pas en termes de
dissuasion, ni même de technique répressive, mais en termes de choix politique
ou de choix moral.
Je l'ai déjà dit, mais je le répète volontiers au
regard du grand silence antérieur : le seul résultat auquel ont conduit toutes
les recherches menées par les criminologues est la constatation de l'absence de
lien entre la peine de mort et l'évolution de la criminalité sanglante. Je
rappelle encore à cet égard les travaux du Conseil de l'Europe de 1962 ; le
Livre blanc anglais, prudente recherche menée à travers tous les pays
abolitionnistes avant que les Anglais ne se décident à abolir la peine de mort
et ne refusent depuis lors, par deux fois, de la rétablir ; le Livre blanc
canadien, qui a procédé selon la même méthode ; les travaux conduits par le
comité pour la prévention du crime créé par l'O.N.U., dont les derniers textes
ont été élaborés l'année dernière à Caracas ; enfin, les travaux conduits par le
Parlement européen, auxquels j'associe notre amie Mme Roudy, et qui ont abouti à
ce vote essentiel par lequel cette assemblée, au nom de l'Europe qu'elle
représente, de l'Europe occidentale bien sûr, s'est prononcée à une écrasante
majorité pour que la peine de mort disparaisse de l'Europe. Tous, tous se
rejoignent sur la conclusion que j'évoquais.
Il n'est pas difficile
d'ailleurs, pour qui veut s'interroger loyalement, de comprendre pourquoi il n'y
a pas entre la peine de mort et l'évolution de la criminalité sanglante ce
rapport dissuasif que l'on s'est si souvent appliqué à chercher sans trouver sa
source ailleurs, et j'y reviendrai dans un instant. Si vous y réfléchissez
simplement, les crimes les plus terribles, ceux qui saisissent le plus la
sensibilité publique - et on le comprend - ceux qu'on appelle les crimes atroces
sont commis le plus souvent par des hommes emportés par une pulsion de violence
et de mort qui abolit jusqu'aux défenses de la raison. A cet instant de folie, à
cet instant de passion meurtrière, l'évocation de la peine, qu'elle soit de mort
ou qu'elle soit perpétuelle, ne trouve pas sa place chez l'homme qui tue.
Qu'on ne me dise pas que, ceux-là, on ne les condamne pas à mort. Il
suffirait de reprendre les annales des dernières années pour se convaincre du
contraire. Olivier, exécuté, dont l'autopsie a révélé que son cerveau présentait
des anomalies frontales. Et Carrein, et Rousseau, et Garceau.
Quant
aux autres, les criminels dits de sang-froid, ceux qui pèsent les risques, ceux
qui méditent le profit et la peine, ceux-là, jamais vous ne les retrouverez dans
des situations où ils risquent l'échafaud. Truands raisonnables, profiteurs du
crime, criminels organisés, proxénètes, trafiquants, maffiosi, jamais vous ne
les trouverez dans ces situations-là. Jamais ! (Applaudissements sur les
bancs des socialistes et des communistes.)
Ceux qui interrogent
les annales judiciaires, car c'est là où s'inscrit dans sa réalité la peine de
mort, savent que dans les trente dernières années vous n'y trouvez pas le nom
d'un "grand" gangster, Si l'on peut utiliser cet adjectif en parlant de ce type
d'hommes. Pas un seul "ennemi public" n'y a jamais figuré.
M. Jean Brocard. Et Mesrine ?
M. Hyacinthe Santoni. Et Buffet ? Et Bontems ?
M. le garde des sceaux. Ce sont les autres, ceux que j'évoquais
précédemment qui peuplent ces annales.
En fait, ceux qui croient à la
valeur dissuasive de la peine de mort méconnaissent la vérité humaine. La
passion criminelle n'est pas plus arrêtée par la peur de la mort que d'autres
passions ne le sont qui, celles-là, sont nobles.
Et si la peur de la
mort arrêtait les hommes, vous n'auriez ni grands soldats, ni grands sportifs.
Nous les admirons, mais ils n'hésitent pas devant la mort. D'autres, emportés
par d'autres passions, n'hésitent pas non plus. C'est seulement pour la peine de
mort qu'on invente l'idée que la peur de la mort retient l'homme dans ses
passions extrêmes. Ce n'est pas exact.
Et, puisqu'on vient de
prononcer le nom de deux condamnés à mort qui ont été exécutés, je vous dirai
pourquoi, plus qu'aucun autre, je puis affirmer qu'il n'y a pas dans la peine de
mort de valeur dissuasive : sachez bien que, dans la foule qui, autour du palais
de justice de Troyes, criait au passage de Buffet et de Bontems : "A mort
Buffet ! A mort Bontems !" se trouvait un jeune homme qui s'appelait
Patrick Henry. Croyez-moi, à ma stupéfaction, quand je l'ai appris, j'ai compris
ce que pouvais signifier, ce jour-là, la valeur dissuasive de la peine de
mort ! (Applaudissements sur les bancs des socialistes et des
communistes.)
M. Pierre Micaux. Allez l'expliquer à Troyes !
M. le garde des sceaux. Et pour vous qui êtes hommes d'Etat, conscients de vos responsabilités, croyez-vous que les hommes d'Etat, nos amis, qui dirigent le sort et qui ont la responsabilité des grandes démocraties occidentales, aussi exigeante que soit en eux la passion des valeurs morales qui sont celles des pays de liberté, croyez-vous que ces hommes responsables auraient voté l'abolition ou n'auraient pas rétabli la peine capitale s'ils avaient pensé que celle-ci pouvait être de quelque utilité par sa valeur dissuasive contre la criminalité sanglante ? Ce serait leur faire injure que de le penser.
M. Albert Brochard. Et en Californie ?
Reagan est
sans doute un rigolo!
M. le garde des sceaux. Nous lui transmettrons le propos. Je
suis sûr qu'il appréciera l'épithète !
Il suffit, en tout cas, de
vous interroger très concrètement et de prendre la mesure de ce qu'aurait
signifié exactement l'abolition si elle avait été votée en France en 1974, quand
le précédent Président de la République confessait volontiers, mais généralement
en privé, son aversion personnelle pour la peine de mort.
L'abolition
votée an 1974, pour le septennat qui s'est achevé en 1981, qu'aurait-elle
signifié pour la sûreté et la sécurité des Français ? Simplement ceci :
trois condamnés à mort, qui se seraient ajoutés au 333 qui se trouvent
actuellement dans nos établissements pénitentiaires. Trois de plus.
Lesquels ? Je vous les rappelle. Christian Ranucci : je n'aurais
garde d'insister, il y a trop d'interrogations qui se lèvent à se sujet, et ces
seules interrogations suffisent, pour toute conscience éprise de justice, à
condamner la peine de mort. Jérôme Carrein : débile, ivrogne, qui a commis un
crime atroce. mais qui avait pris par la main devant tout le village la petite
fille qu'il allait tuer quelques instants plus tard, montrant par là même qu'il
ignorait la force qui allait l'emporter. (Murmures sur plusieurs bancs du
rassemblement pour la République et de l'union pour la démocratie
française.) Enfin, Djandoubi, qui était unijambiste et qui, quelle que soit
l'horreur - et le terme n'est pas trop fort - de ses crimes, présentait tous les
signes d'un déséquilibre et qu'on a emporté sur l'échafaud après lui avoir
enlevé sa prothèse.
Loin de moi l'idée d'en appeler à une pitié
posthume : ce n'est ni le lieu ni le moment, mais ayez simplement présent à
votre esprit que l'on s'interroge encore à propos de l'innocence du premier, que
le deuxième était un débile et le troisième un unijambiste.
Peut-on
prétendre que si ces trois hommes se trouvaient dans les prisons françaises la
sécurité de nos concitoyens se trouverait de quelque façon compromise ?
M. Albert Brochard. Ce n'est pas croyable ! Nous ne sommes pas au prétoire !
M. le garde des sceaux. C'est cela la vérité et la mesure exacte de la peine de mort. C'est simplement cela. (Applaudissements prolongés sur les bancs des socialistes et les communistes.)
M. Jean Brocard. Je quitte les assises
M. le président. C'est votre droit !
M. Albert Brochard. Vous êtes garde des sceaux et non avocat !
M. le garde des sceaux. Et cette réalité...
M. Roger Corrèze. Votre réalité !
M. le garde des sceaux. ... semble faire fuir
La
question ne se pose pas, et nous le savons tous, en termes de dissuasion ou de
technique répressive, mais en termes politiques et surtout de choix moral.
Que la peine de mort ait une signification politique, il suffirait de
regarder la carte du monde pour le constater. Je regrette qu'on ne puisse pas
présenter une telle carte à l'Assemblée comme cela fut fait au Parlement
européen. On y verrait les pays abolitionnistes et les autres, les pays de
liberté et les autres.
M. Charles Miossec. Quel amalgame !
M. le garde des sceaux. Les choses sont claires. Dans la majorité écrasante des démocraties occidentales, en Europe particulièrement, dans tous les pays où la liberté est inscrite dans les institutions et respectée dans la pratique, la peine de mort a disparu.
M. Claude Marcus. Pas aux Etats-Unis.
M. le garde des sceaux. J'ai dit en Europe occidentale, mais il est significatif que vous ajoutiez les Etats-Unis. Le calque est presque complet. Dans les pays de liberté, la loi commune est l'abolition, c'est la peine de mort qui est l'exception.
M. Roger Corrèze. Pas dans les pays socialistes.
M. le garde des sceaux. Je ne vous le fais pas dire.
Partout, dans le monde, et sans aucune exception, où triomphent la
dictature et le mépris des droits de l'homme, partout vous y trouvez inscrite,
en caractères sanglants, la peine de mort.
(Applaudissements sur les
bancs des socialistes.)
M. Roger Corrèze. Les communistes en ont pris acte !
M. Gérard Chasseguet. Les communistes ont apprécié.
M. le garde des sceaux. Voici la première évidence : dans les
pays de liberté l'abolition est presque partout la règle ; dans les pays où
règne la dictature, la peine de mort est partout pratiquée.
Ce partage du monde ne résulte pas d'une simple coïncidence, mais exprime
une corrélation. La vraie signification politique de la peine de mort, c'est
bien qu'elle procède de l'idée que l'Etat a le droit de disposer du citoyen
jusqu'à lui retirer la vie. C'est par là que la peine de mort s'inscrit dans
les systèmes totalitaires.
C'est par là même que vous retrouvez, dans la réalité judiciaire, et jusque
dans celle qu'évoquait Raymond Forni, la vraie signification de la peine de
mort. Dans la réalité judiciaire, qu'est-ce que la peine de mort? Ce sont douze
hommes et femmes, deux jours d'audience, l'impossibilité d'aller jusqu'au fond
des choses et le droit, ou le devoir, terrible, de trancher, en quelques quarts
d'heure, parfois quelques minutes, le problème si difficile de la culpabilité,
et, au-delà, de décider de la vie ou de la mort d'un autre être. Douze personnes,
dans une démocratie, qui ont le droit de dire : celui-là doit vivre, celui-là
doit mourir ! Je le dis : cette conception de la justice ne peut être celle
des pays de liberté, précisément pour ce qu'elle comporte de signification totalitaire.
Quant au droit de grâce, il convient, comme Raymond Forni l'a rappelé,
de s'interroger à son sujet. Lorsque le roi représentait Dieu sur la terre,
qu'il était oint par la volonté divine, le droit de grâce avait un fondement
légitime. Dans une civilisation, dans une société dont les institutions sont
imprégnées par la foi religieuse, on comprend aisément que le représentant de
Dieu ait pu disposer du droit de vie ou de mort. Mais dans une république, dans
une démocratie, quels que soient ses mérites, quelle que soit sa conscience,
aucun homme, aucun pouvoir ne saurait disposer d'un tel droit sur quiconque
en temps de paix.
M. Jean Falala. Sauf les assassins !
M. le garde des sceaux. Je sais qu'aujourd'hui et c'est là un
problème majeur - certains voient dans la peine de mort une sorte de recours
ultime, une forme de défense extrême de la démocratie contre la menace grave
que constitue le terrorisme. La guillotine, pensent-ils, protégerait éventuellement
la démocratie au lieu de la déshonorer.
Cet argument procède d'une méconnaissance complète de la réalité. En effet
l'Histoire montre que s'il est un type de crime qui n'a jamais reculé devant
la menace de mort, c'est le crime politique. Et, plus spécifiquement, s'il est
un type de femme ou d'homme que la menace de la mort ne saurait faire reculer,
c'est bien le terroriste. D'abord, parce qu'il l'affronte au cours de l'action
violente ; ensuite parce qu'au fond de lui, il éprouve cette trouble fascination
de la violence et de la mort, celle qu'on donne, mais aussi celle qu'on reçoit.
Le terrorisme qui, pour moi, est un crime majeur contre la démocratie, et qui,
s'il devait se lever dans ce pays, serait réprimé et poursuivi avec toute la
fermeté requise, a pour cri de ralliement, quelle que soit l'idéologie qui l'anime.
le terrible cri des fascistes de la guerre d'Espagne : "Viva la muerte !",
"Vive la mort !" Alors, croire qu'on l'arrêtera avec la mort, c'est illusion.
Allons plus loin. Si, dans les démocraties voisines, pourtant en proie
au terrorisme, on se refuse à rétablir la peine de mort, c'est, bien sûr, par
exigence morale, mais aussi par raison politique. Vous savez en effet, qu'aux
yeux de certains et surtout des jeunes, l'exécution du terroriste le transcende,
le dépouille de ce qu'a été la réalité criminelle de ses actions, en fait une
sorte de héros qui aurait été jusqu'au bout de sa course, qui, s'étant engagé
au service d'une cause, aussi odieuse soit-elle, l'aurait servie jusqu'à la
mort. Dès lors, apparaît le risque considérable, que précisément les hommes
d'Etat des démocraties amies ont pesé, de voir se lever dans l'ombre, pour un
terroriste exécuté, vingt jeunes gens égarés. Ainsi, loin de le combattre, la
peine de mort nourrirait le terrorisme. (Applaudissements sur les bancs des
socialistes et sur quelques bancs des communistes.)
A cette considération de fait, il faut ajouter une donnée morale : utiliser
contre les terroristes la peine de mort, c'est, pour une démocratie, faire siennes-
les valeurs de ces derniers. Quand, après l'avoir arrêté, après lui avoir extorqué
des correspondances terribles, les terroristes, au terme d'une parodie dégradante
de justice, exécutent celui qu'ils ont enlevé, non seulement ils commettent
un crime odieux, mais ils tendent à la démocratie le piège le plus insidieux,
celui d'une violence meurtrière qui, en forçant cette démocratie à recourir
à la peine de mort, pourrait leur permettre de lui donner, par une sorte d'inversion
des valeurs, le visage sanglant qui est le leur.
Cette tentation, il faut la refuser, sans jamais, pour autant, composer
avec cette forme ultime de la violence, intolérable dans une démocratie, qu'est
le terrorisme.
Mais lorsqu'on a dépouillé le problème de son aspect passionnel et qu'on
veut aller jusqu'au bout de la lucidité, on constate que le choix entre le maintien
et l'abolition de la peine de mort, c'est, en définitive, pour une société et
pour chacun d'entre nous, un choix moral.
Je ne ferai pas usage de l'argument d'autorité, car ce serait malvenu
au Parlement, et trop facile dans cette enceinte. Mais on ne peut pas ne pas
relever que, dans les dernières années, se sont prononcés hautement contre la
peine de mort, l'église catholique de France, le conseil de l'église réformée
et le rabbinat. Comment ne pas souligner que toutes les grandes associations
internationales qui militent de par le monde pour la défense des libertés et
des droits de l'homme - Amnesty international, l'Association internationale
des droits de l'homme, la Ligue des droits de l'homme - ont fait campagne pour
que vienne l'abolition de la peine de mort.
M. Albert Brochard. Sauf les familles des victimes (Murmures prolongés sur les bancs des socialistes.)
M. le garde des sceaux. Cette conjonction de tant de consciences religieuses ou laïques, hommes de Dieu et hommes de libertés, à une époque où l'on parle sans cesse de crise des valeurs morales, est significative.
M. Pierre-Charles Krieg. Et 33 p. 100 des Français!
M. le garde des sceaux. Pour les partisans de la peine de mort,
dont les abolitionnistes et moi-même avons toujours respecté le choix en notant
à regret que la réciproque n'a pas toujours été vraie, la haine répondant souvent
à ce qui n'était que l'expression d'une conviction profonde, celle que je respecterai
toujours chez les hommes de liberté, pour les partisans de la peine de mort,
disais-je, la mort du coupable est une exigence de justice. Pour eux, il est
en effet des crimes trop atroces pour que leurs auteurs puissent les expier
autrement qu'au prix de leur vie.
La mort et la souffrance des victimes, ce terrible malheur, exigeraient
comme contrepartie nécessaire, impérative, une autre mort et une autre souffrance.
A défaut, déclarait un ministre de la justice récent, l'angoisse et la passion
suscitées dans la société par le crime ne seraient pas apaisées. Cela s'appelle,
je crois, un sacrifice expiatoire. Et justice, pour les partisans de la peine
de mort, ne serait pas faite si à la mort de la victime ne répondait pas, en
écho, la mort du coupable.
Soyons clairs. Cela signifie simplement que la loi du talion demeurerait,
à travers les millénaires, la loi nécessaire, unique de la justice humaine.
Du malheur et de la souffrance des victimes, j'ai, beaucoup plus que ceux
qui s'en réclament, souvent mesuré dans ma vie l'étendue. Que le crime soit
le point de rencontre, le lieu géométrique du malheur humain, je le sais mieux
que personne. Malheur de la victime elle-même et, au-delà, malheur de ses parents
et de ses proches. Malheur aussi des parents du criminel. Malheur enfin, bien
souvent, de l'assassin. Oui, le crime est malheur, et il n'y a pas un homme,
pas une femme de coeur, de raison, de responsabilité, qui ne souhaite d'abord
le combattre.
Mais ressentir, au profond de soi-même, le malheur et la douleur des victimes,
mais lutter de toutes les manières pour que la violence et le crime reculent
dans notre société, cette sensibilité et ce combat ne sauraient impliquer la
nécessaire mise à mort du coupable. Que les parents et les proches de la victime
souhaitent cette mort, par réaction naturelle de l'être humain blessé, je le
comprends, je le conçois. Mais c'est une réaction humaine, naturelle. Or tout
le progrès historique de la justice a été de dépasser la vengeance privée. Et
comment la dépasser, sinon d'abord en refusant la loi du talion?
La vérité est que, au plus profond des motivations de l'attachement à
la peine de mort, on trouve, inavouée le plus souvent, la tentation de l'élimination.
Ce qui paraît insupportable à beaucoup, c'est moins la vie du criminel emprisonné
que la peur qu'il récidive un jour. Et ils pensent que la seule garantie, à
cet égard, est que le criminel soit mis à mort par précaution.
Ainsi, dans cette conception, la justice tuerait moins par vengeance que
par prudence. Au-delà de la justice d'expiation, apparaît donc la justice d'élimination,
derrière la balance, la guillotine. L'assassin doit mourir toute simplement
parce que, ainsi, il ne récidivera pas. Et tout paraît si simple, et tout paraît
si juste!
Mais quand on accepte ou quand on prône la justice d'élimination, au nom
de la justice, il faut bien savoir dans quelle voie on s'engage. Pour être acceptable,
même pour ses partisans, la justice qui tue le criminel doit tuer en connaissance
de cause. Notre justice, et c'est son honneur, ne tue pas les déments. Mais
elle ne sait pas les identifier à coup sûr, et c'est à l'expertise psychiatrique,
la plus aléatoire, la plus incertaine de toutes, que, dans la réalité judiciaire,
on va s'en remettre. Que le verdict psychiatrique soit favorable à l'assassin,
et il sera épargné. La société acceptera d'assumer le risque qu'il représente
sans que quiconque s'en indigne. Mais que le verdict psychiatrique lui soit
défavorable, et il sera exécuté. Quand on accepte la justice d'élimination,
il faut que les responsables politiques mesurent dans quelle logique de l'Histoire
on s'inscrit.
Je ne parle pas de sociétés où l'on élimine aussi bien les criminels que
les déments, les opposants politiques que ceux dont on pense qu'ils seraient
de nature à "polluer" le corps social. Non, je m'en tiens à la justice des pays
qui vivent en démocratie.
Enfoui, terré, au coeur même de la justice d'élimination, veille le racisme
secret. Si, en 1972, la Cour suprême des Etats-Unis a penché vers l'abolition,
c'est essentiellement parce qu'elle avait constaté que 60 p. 100 des condamnés
à mort étaient des noirs, alors qu'ils ne représentaient que 12 p. 100 de la
population. Et pour un homme de justice, quel vertige ! je baisse la voix
et je me tourne vers vous tous pour rappeler qu'en France même, sur trente-six
condamnations à mort définitives prononcées depuis 1945, on compte neuf étrangers,
soit 25 p. 100, alors qu'ils ne représentent que 8 p. 100 de la population ;
parmi eux cinq Maghrébins, alors qu'ils ne représentent que 2 p. 100 de la population.
Depuis 1965, parmi les neuf condamnés à mort exécutés, on compte quatre étrangers,
dont trois Maghrébins. Leurs crimes étaient-ils plus odieux que les autres ou
bien paraissaient-ils plus graves parce que leurs auteurs, à cet instant, faisaient
secrètement horreur ? C'est une interrogation, ce n'est qu'une interrogation,
mais elle est si pressante et si lancinante que seule l'abolition peut mettre
fin à une interrogation qui nous interpelle avec tant de cruauté.
Il s'agit bien, en définitive, dans l'abolition, d'un choix fondamental,
d'une certaine conception de l'homme et de la justice. Ceux qui veulent une
justice qui tue, ceux-là sont animés par une double conviction : qu'il existe
des hommes totalement coupables, c'est-à-dire des hommes totalement responsables
de leurs actes, et qu'il peut y avoir une justice sûre de son infaillibilité
au point de dire que celui-là peut vivre et que celui-là doit mourir.
A cet âge de ma vie, l'une et l'autre affirmations me paraissent également
erronées. Aussi terribles, aussi odieux que soient leurs actes, il n'est point
d'hommes en cette terre dont la culpabilité soit totale et dont il faille pour
toujours désespérer totalement. Aussi prudente que soit la justice, aussi mesurés
et angoissés que soient les femmes et les hommes qui jugent, la justice demeure
humaine, donc faillible.
Et je ne parle pas seulement de l'erreur judiciaire absolue, quand, après
une exécution, il se révèle, comme cela peut encore arriver, que le condamné
à mort était innocent et qu'une société entière - c'est-à-dire nous tous - au
nom de laquelle le verdict a été rendu, devient ainsi collectivement coupable
puisque sa justice rend possible l'injustice suprême. Je parle aussi de l'incertitude
et de la contradiction des décisions rendues qui font que les mêmes accusés,
condamnés à mort une première fois, dont la condamnation est cassée pour vice
de forme, sont de nouveau jugés et, bien qu'il s'agisse des mêmes faits, échappent,
cette fois-ci, à la mort, comme si, en justice, la vie d'un homme se jouait
au hasard d'une erreur de plume d'un greffier. Ou bien tels condamnés, pour
des crimes moindres, seront exécutés, alors que d'autres. plus coupables, sauveront
leur tête à la faveur de la passion de l'audience, du climat ou de l'emportement
de tel ou tel.
Cette sorte de loterie judiciaire, quelle que soit la peine qu'on éprouve
à prononcer ce mot quand il y va de la vie d'une femme ou d'un homme, est intolérable.
Le plus haut magistrat de France, M. Aydalot, au terme d'une longue carrière
tout entière consacrée à la justice et, pour la plupart de son activité, au
parquet, disait qu'à la mesure de sa hasardeuse application, la peine de mort
lui était devenue, à lui magistrat, insupportable. Parce qu'aucun homme n'est
totalement responsable, parce qu'aucune justice ne peut être absolument infaillible,
la peine de mort est moralement inacceptable. Pour ceux d'entre nous qui croient
en Dieu, lui seul a le pouvoir de choisir l'heure de notre mort. Pour tous les
abolitionnistes, il est impossible de reconnaître à la justice des hommes ce
pouvoir de mort parce qu'ils savent qu'elle est faillible.
Le choix qui s'offre à vos consciences est donc clair : ou notre société
refuse une justice qui tue et accepte d'assumer, au nom de ses valeurs fondamentales
- celles qui l'ont faite grande et respectée entre toutes - la vie de ceux qui
font horreur, déments ou criminels ou les deux à la fois, et c'est le choix
de l'abolition ; ou cette société croit, en dépit de l'expérience des siècles,
faire disparaître le crime avec le criminel, et c'est l'élimination.
Cette justice d'élimination, cette justice d'angoisse et de mort, décidée
avec sa marge de hasard, nous la refusons. Nous la refusons parce qu'elle est
pour nous l'anti-justice, parce qu'elle est la passion et la peur triomphant
de la raison et de l'humanité.
J'en ai fini avec l'essentiel, avec l'esprit et l'inspiration de cette
grande loi. Raymond Forni, tout à l'heure, en a dégagé les lignes directrices.
Elles sont simples et précises.
Parce que l'abolition est un choix moral, il faut se prononcer en toute
clarté. Le Gouvernement vous demande donc de voter l'abolition de la peine de
mort sans l'assortir d'aucune restriction ni d'aucune réserve. Sans doute, des
amendements seront déposés tendant à limiter le champ de l'abolition et à en
exclure diverses catégories de crimes. Je comprends l'inspiration de ces amendements,
mais le Gouvernement vous demandera de les rejeter.
D'abord parce que la formule "abolir hors les crimes odieux" ne recouvre
en réalité qu'une déclaration en faveur de la peine de mort. Dans la réalité
judiciaire, personne n'encourt la peine de mort hors des crimes odieux. Mieux
vaut donc, dans ce cas-là, éviter les commodités de style et se déclarer partisan
de la peine de mort. (Applaudissements sur les bancs des socialistes.)
Quant aux propositions d'exclusion de l'abolition au regard de la qualité
des victimes, notamment au regard de leur faiblesse particulière ou des risques
plus grands qu'elles encourent, le Gouvernement vous demandera également de
les refuser, en dépit de la générosité qui les inspire.
Ces exclusions méconnaissent une évidence : toutes, je dis bien toutes,
les victimes sont pitoyables et toutes appellent la même compassion. Sans doute,
en chacun de nous, la mort de l'enfant ou du vieillard suscite plus aisément
l'émotion que la mort d'une femme de trente ans ou d'un homme mûr chargé de
responsabilités, mais, dans la réalité humaine, elle n'en est pas moins douloureuse,
et toute discrimination à cet égard serait porteuse d'injustice !
S'agissant des policiers ou du personnel pénitentiaire, dont les organisations
représentatives requièrent le maintien de la peine de mort à l'encontre de ceux
qui attenteraient à la vie de leurs membres, le Gouvernement comprend parfaitement
les préoccupations qui les animent, mais il demandera que ces amendements en
soient rejetés.
La sécurité des personnels de police et du personnel pénitentiaire doit
être assurée. Toutes les mesures nécessaires pour assurer leur protection doivent
être prises, Mais, dans la France de la fin du xx° siècle, on ne confie pas
à la guillotine le soin d'assurer la sécurité des policiers et des surveillants.
Et quant à la sanction du crime qui les atteindrait, aussi légitime quelle soit,
cette peine ne peut être, dans nos lois, plus grave que celle qui frapperait
les auteurs de crimes commis à l'encontre d'autres victimes. Soyons clairs :
il ne peut exister dans la justice française de privilège pénal au profit de
quelque profession ou corps que ce soit. Je suis sûr que les personnels de police
et les personnels pénitentiaires le comprendront. Qu'ils sachent que nous nous
montrerons attentifs à leur sécurité sans jamais pour autant en faire un corps
à part dans la République.
Dans le même dessein de clarté, le projet n'offre aucune disposition concernant
une quelconque peine de remplacement.
Pour des raisons morales d'abord : la peine de mort est un supplice, et
l'on ne remplace pas un supplice par un autre.
Pour des raisons de politique et de clarté législatives aussi : par peine
de remplacement, l'on vise communément une période de sûreté, c'est-à-dire un
délai inscrit dans la loi pendant lequel le condamné n'est pas susceptible de
bénéficier d'une mesure de libération conditionnelle ou d'une quelconque suspension
de sa peine. Une telle peine existe déjà dans notre droit et sa durée petit
atteindre dix-huit années.
Si je demande à l'Assemblée de ne pas ouvrir, à cet égard, un débat tendant
à modifier cette mesure de sûreté, c'est parce que, dans un délai de deux ans
- délai relativement court au regard du processus d'édification de la loi pénale
- le Gouvernement aura l'honneur de lui soumettre le projet d'un nouveau code
pénal, un code pénal adapté à la société française de la fin du XXème siècle
et, je l'espère, de l'horizon du XXIème siècle. A cette occasion, il conviendra
que soit défini, établi, pesé par vous ce que doit être le système des peines
pour la société française d'aujourd'hui et de demain. C'est pourquoi je vous
demande de ne pas mêler au débat de principe sur l'abolition une discussion
sur la peine de remplacement, ou plutôt sur la mesure de sûreté, parce que cette
discussion serait à la fois inopportune et inutile.
Inopportune parce que, pour être harmonieux, le système des peines doit
être pensé et défini en son entier, et non à la faveur d'un débat qui, par son
objet même, se révèle nécessairement passionné et aboutirait à des solutions
partielles.
Discussion inutile parce que la mesure de sûreté existante frappera à
l'évidence tous ceux qui vont être condamnés à la peine de réclusion criminelle
à perpétuité dans les deux ou trois années au plus qui s'écouleront avant que
vous n'ayez, mesdames, messieurs les députés, défini notre système de peines
et, que, par conséquent, la question de leur libération ne saurait en aucune
façon se poser. Les législateurs que vous êtes savent bien que la définition
inscrite dans le nouveau code s'appliquera a eux, soit par l'effet immédiat
de la loi pénale plus douce, soit - si elle est plus sévère - parce qu'on ne
saurait faire de discrimination et que le régime de libération conditionnelle
sera le même pour tous les condamnés à perpétuité. Par conséquent, n'ouvrez
pas maintenant cette discussion.
Pour les mêmes raisons de clarté et de simplicité, nous n'avons pas inséré
dans le projet les dispositions relatives au temps de guerre, le Gouvernement
sait bien que, quand le mépris de la vie, la violence mortelle deviennent la
loi commune, quand certaines valeurs essentielles du temps de paix sont remplacées
par d'autres qui expriment la primauté de la défense de la Patrie, alors le
fondement même de l'abolition s'efface de la conscience collective pour la durée
du conflit, et, bien entendu, l'abolition est alors entre parenthèses.
Il est apparu au Gouvernement qu'il était malvenu, au moment où vous décidiez
enfin de l'abolition dans la France en paix qui est heureusement la nôtre, de
débattre du domaine éventuel de la peine de mort en temps de guerre, une guerre
que rien heureusement n'annonce. Ce sera au Gouvernement et au législateur,
du temps de l'épreuve - si elle doit survenir - qu'il appartiendra d'y pourvoir,
en même temps qu'aux nombreuses dispositions particulières qu'appelle une législation
de guerre.
Mais arrêter les modalités d'une législation de guerre à cet instant où nous
abolissons la peine de mort n'aurait point de sens. Ce serait hors de propos
au moment où, après cent quatre vingt-dix ans de débat, vous allez enfin prononcer
et décider de l'abolition.
J'en ai terminé.
Les propos que j'ai tenus, les raisons que j'ai avancées, votre coeur,
votre conscience vous les avaient déjà dictés aussi bien qu'à moi. Je tenais
simplement, à ce moment essentiel de notre histoire judiciaire, à les rappeler,
au nom du Gouvernement.
Je sais que dans nos lois, tout dépend de votre volonté et de votre conscience.
Je sais que beaucoup d'entre vous, dans la majorité comme dans l'opposition,
ont lutté pour l'abolition Je sais que le Parlement aurait pu aisément, de sa
seule initiative, libérer nos lois de la peine de mort. Vous avez accepté que
ce soit sur un projet du Gouvernement que soit soumise à vos votes l'abolition,
associant ainsi le Gouvernement et moi-même à cette grande mesure. Laissez-moi
vous on remercier.
Demain, grâce à vous la justice française ne sera plus une justice qui
tue. Demain, grâce à vous, il n'y aura plus, pour notre honte commune, d'exécutions
furtives, à l'aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises. Demain,
les pages sanglantes de notre justice seront tournées.
A cet instant plus qu'à aucun autre, j'ai le sentiment d'assumer mon ministère,
au sens ancien, au sens noble, le plus noble qui soit, c'est-à-dire au sens
de "service". Demain, vous voterez l'abolition de la peine de mort. Législateur
français, de tout mon coeur, je vous en remercie. (Applaudissements sur les
bancs des socialistes et des communistes et sur quelques bancs du rassemblement
pour la République et de l'union pour la démocratie française - Les députés
socialistes et quelques députés communistes se lèvent et applaudissent longuement.)