La délégation de l’Assemblée Nationale dans les rues de Paris le 14 Juillet 1789



Nous partîmes avec un grand nombre de voitures au milieu de tout Versailles assemblé pour ce départ qui était une fête publique. Nous partîmes par le plus beau temps et notre voyage fut continuellement un triomphe. Nous rencontrâmes plusieurs endroits des troupes qui se retiraient ; la route était couverte de monde et partout les cris de “Vive la Nation! ” s'élevaient à notre passage. Nous arrivâmes ainsi à la place Louis xv où nous mîmes pied à terre pour traverser les Tuileries […] Les quatre délégués nous trouvèrent sous le vestibule du Palais. Nous nous mîmes en marche par le Carrousel, les rues Saint-Nicaise, Saint-Honoré, de l'Arbre-Sec et les quais jusqu'à l'Hôtel de Ville. La marche était ouverte par le guet à cheval, deux détachements de Gardes françaises et suisses, les officiers de la Prévôté de l'Hôtel, ceux de la milice parisienne, ensuite les quatre Électeurs, enfin les députés de l'Assemblée Nationale en très grand nombre et précédés de deux huissiers de l'Assemblée. Plusieurs détachements des Gardes françaises et de la milice parisienne fermaient la marche et bordaient la haie […]. Une foule immense dans les rues, toutes les fenêtres garnies, beaucoup d'ordre et partout un empressement naïf et franc, partout des acclamations et des bénédictions sur notre passage, des larmes, des cris : “Vive la Nation! Vive le Roi! Vivent les députés!” On leur distribuait des cocardes nationales rouges, bleues et blanches ; on se pressait autour d'eux, on leur prenait les mains, on les embrassait. Ce triomphe était bien doux, mais j'ose dire que nous l'avions mérité.

Nous rencontrâmes dans la rue Saint-Honoré, près de celle de Saint-Nicaise, une espèce de pompe triomphale ; c'était un garde français en uniforme, couronné de laurier, décoré de la croix de Saint-Louis, et conduit aux acclamations du peuple, dans une charrette, entourée de la milice parisienne et des instruments de musique militaire. La voiture arrêta, on nous le fit connaître et nous mêlâmes nos applaudissements à ceux de la multitude. Je crois que ce garde français était celui qui avait arrêté M. de Launcy et à qui on laissa alors la croix arrachée à ce gouverneur […]
Nous admirâmes partout cette milice parisienne, à peine naissante, et qui déjà était une milice ; observant l'ordre, non avec une contenance exercée et de discipline, mais celle de la liberté, et avec l'esprit de citoyens qui font la police pour eux. Je me rappelle, qu'en approchant du Pont-Neuf, je vis avec étonnement dans la rue de l'Arbre-Sec, le nombre des soldats citoyens qui nous suivaient. C'était une forêt de fusils ; armée sortie de terre tout à coup comme les soldats de Cadmus.

Jean-Sylvain Bailly, Mémoires d'un témoin de la Révolution, Paris 1804.

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