LA MECANISATION DANS L'INDUSTRIE

TEXTILE ET SES CONSÉQUENCES


MICHELET, Le Peuple, 2e éd. (Paris, 1816), p. 79 82.



En 1842, la filature était aux abois. Elle étouffait ; les magasins crevaient, nul écoulement. Le fabricant terrifié n'osait ni travailler ni chômer avec ces dévorantes machines ; l'usure ne chôme pas ; il faisait des demi-journées, et il encombrait l'encombrement ; les prix baissaient, en vain ; nouvelles baisses, jusqu'à ce que le coton fût tombé à six sols. Là il y eut une chose inattendue. Ce mot, six sols, fut un réveil. Des millions d'acheteurs, de pauvres gens qui n'achetaient jamais, se mirent en mouvement. On vit alors quel immense et puissant consommateur est le peuple quand il s'en mêle. Les magasins furent vidés d'un coup. Les machines se remirent à travailler avec furie ; les cheminées fumèrent (...)

Ce fut une révolution en France, peu remarquée, mais grande révolution ; dans la propreté, embellissement subit dans le ménage pauvre : linge de corps, linge de lit, de table, de fenêtres ; des classes entières en eurent, qui n'en avaient pas eu depuis l'origine du monde (...)

La machine (...) par le bon marché et la vulgarisation de ses produits est un puissant agent du progrès démocratique ; elle mit à la portée des plus pauvres une foule d’objets d'utilité, de luxe même et d'art, dont ils ne pouvaient approcher. La laine, grâce à Dieu, a descendu partout au peuple, et le réchauffe. La soie commence à le parer. Mais la grande et capitale révolution a été l'indienne. Il a fallu l'effort combiné de la science et de l'art pour forcer un tissu rebelle, ingrat, le coton, à subir chaque jour tant de transformations brillantes ; puis transformé ainsi, le répandre partout, le mettre à la portée des pauvres. Toute femme portait jadis une robe bleue ou noire qu'elle gardait dix ans sans la laver, de peur qu'elle ne s'en allât en lambeaux. Aujourd'hui, son mari, pauvre ouvrier, au prix d'une journée de travail, la couvre d'un vêtement de fleurs. Tout ce peuple de femmes qui présente sur nos promenades une éblouissante iris de mille couleurs, naguère était en deuil.

Ces changements qu'on croit futiles, ont une portée immense. Ce ne sont pas là de simples améliorations matérielles, c'est un progrès du peuple dans l'extérieur et l'apparence, sur lesquels les hommes se jugent entre eux ; c'est pour ainsi parler, l'égalité visible. Il s'élève par là à des idées nouvelles qu'autrement il n'atteignait pas ; la mode et le goût sont pour lui une initiation dans l'art (...)

Il ne faut pas moins, en vérité, que ce progrès de tous, l'avantage évident des masses, pour nous faire accepter la dure condition dont il faut l'acheter, celle d'avoir, au milieu d'un peuple d'hommes, un misérable petit peuple d'hommes machines qui vivent à moitié (...)

La tête tourne et le coeur se serre quand, pour la première fois, on parcourt ces maisons fées où le fer et le cuivre éblouissants, polis, semblent aller d'eux mêmes, ont l'air de penser, de vouloir, tandis que l'homme faible et pâle est l'humble serviteur de ces géants d'acier. «Regardez, me disait un manufacturier, cette ingénieuse et puissante machine qui prend d'affreux chiffons et, les faisant passer, sans se tromper jamais, par les transformations les plus compliquées, les rend en tissus aussi beaux que les plus belles soies de Vérone !» J'admirais tristement ; il m'était impossible de ne pas voir en même temps ces pitoyables visages d'hommes, ces jeunes filles fanées, ces enfants tordus et bouffis (...)

 

Sommaire Archives Sommaire Histoire-géographie