Les tisseurs lyonnais vus par Michelet (4 avril 1839).



4 avril 1839.


Nous montâmes à l'entrée de la Croix Rousse, dans une grande vilaine maison, sale sur les murs, sale d'escaliers et cependant pas plus sale que la plupart des maisons bourgeoises de Lyon. Nous entrâmes d'abord,chez un pauvre diable de tisseur républicain qui avait passé sept mois dans la prison de Perrache. L'atelier était remarquablement sale et pauvre. Il contenait quatre métiers. Deux, filles de seize ou dix huit ans travaillaient, un peu mollement comme filles de la maison. De même un garçon de douze ans. Enfin, un pauvre petit de cinq ans à un  tout petit métier; il travaillait debout, parce que, me dit sa mère, il n'y avait pas de siège assez bas pour lui. Six énormes pains étaient entassés dans un coin. La famille mange soixante. livres de pain par semaine. La mère, femme vive, énergique, jeune encore malgré ses neuf enfants, est l'âme de la maison. Le mari, grand, maigre, éteint, de nature visiblement douce et faible, semblait ne devoir jamais se relever du coup qui l'avait frappé. De petites soupentes contenaient les lits du père et des huit enfants; le neuvième était en nourrice. La seule chose qui consolait un peu l'âme dans ce tableau de misère, c'était que la famille travaillait seule et n'admettait point de compagnons.


Tout à côté de ce pauvre ménage, demeure un chef d'atelier plus aisé et plus intelligent. Celui ci est un inventeur qui, sans cesse, trouve des perfectionnements, entre autres le battant qui économise dans les soies brochées toute la soie qu'on perdait dans les revers de l'étoffe. Il nous reçut avec une dignité modeste. Secrétaire de noyer; le principal ornement était un tableaupendule exécutant des airs, tandis que le pauvre tisseur républicain orne  ses murs de Napoléon à deux sols et de vieilles images (Crédit est mort, etc.).


Enfin, M. Arlès me mena chez un chef d'atelier qui a trouvé des perfectionnements moins importants, mais dont la maison est une image de vie sérieuse, morale, quelque chose de sec et de triste; la femme de même, jeune encore avec des lunettes. Ils fabriquent les plus riches ornements d'église. Le mari est membre du tribunal des prud'hommes. Celui ci est visiblement l'ouvrier du clergé et de l'autorité, unissant les deux principes lyonnais : industrie et religion.

 

Michelet , Journal, édité par P. VialIaneix (Paris, 1959), p. 297 et 301

 

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