ANTIFASCISME ET RÉPRESSION (1924)


Le comte Guglielmo Salvadori, chargé de cours à l'Université de Rome, écrivit deux articles défavorables au fascisme, l'un pour le New Statesman (1es mars 1924) et l'autre pour la Westminster Gazette (24 mars 1924). Les représailles, précédées de menaces et d'insultes, ne tardèrent pas. L'après midi du ler avril, une escouade de fascistes armés se présenta chez lui à Florence, lui demandant s'il était bien l'auteur de ces articles et l'invitant à se présenter au Fascio : s'il refusait, « il recevrait une deuxième visite qui ne lui serait pas très agréable ». Les fascistes donnèrent, d'ailleurs, leur parole qu'on ne toucherait pas à un de ses cheveux. Salvadori, qui n'était pas homme à éviter les responsabilités, se rendit au Fascio.

Je me trouvai, raconte Salvadori, dans une chambre, entouré d'une quinzaine de personnes. D'abord ils me jetèrent à la figure les injures les plus infamantes : traître, cochon, bâtard, canaille, parasite, vendu à l'étranger, etc, etc. Après quoi, ils me frappèrent au visage l'un après l'autre, de plus en plus fort. Le sang coulait sur mes joues, du nez, du menton et des oreilles. J'étais seul contre quinze. Terrassé par les coups et prêt à m'évanouir, je dis : « Rappelez-vous que j'ai trois enfants qui m'attendent à la maison ». Cependant, comme ils me jetaient à la face une insulte grossière concernant ma mère, je ne pus m'empêcher de crier : « Laissez ma mère tranquille, c'était une sainte femme et elle est morte ». Mes protestations ne servirent qu'à augmenter la fureur de ces maniaques. Finalement, ils me fouillèrent. Puis, fatigués peut-être, ils téléphonèrent à la police. En attendant les agents, l'un d'eux s'approcha de moi avec une éponge et une cuvette pour enlever les taches de sang qui maculaient mes vêtements; ils m'avertirent de me tenir sur mes gardes, car il y avait des gens bien déterminés à me tuer. Lorsque l'agent arriva, ils me consignèrent à lui, en le prenant à témoin que j'étais indemne et que, à l'exception de quelques gifles, on ne m'avait fait aucun mal. Je remarquai une lueur tragique dans le coup d'oeil que l'agent me jeta. J'en trouvai l'explication lorsque je vis ma figure dans une glace : j'avais deux blessures à angle droit sur mon front, une coupure profonde sur chaque joue et une sous le menton. A la porte du Fascio, je fus encore assailli à coups de matraques par une trentaine de fascistes. On tira même un coup de revolver. Ils m'auraient peut-être tué, sans l'intervention de mon fils qui m'attendait dans la rue et qui se jeta parmi les assaillants, détournant leur rage sur lui-même. Il fut frappé et jeté à terre, presque sans connaissance...

Gaetano SALVEMINI, La Terreur fasciste : 1922-1926 (Paris, Gallimard, 1930, pp. 95-97).