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Académie de Reims 
  [Sommaire collège]
 
 

 

 

Lecture qui prendra place après une séquence sur les différentes formes d’intervention de l’instance narrative :

  • narrateur-personnage jouant un rôle dans l’histoire ;

  • narrateur extérieur à l’action, mais pouvant intervenir par des jugements, des remarques, voire par des interpellations du lecteur ;

  • narrateur complètement absent, les faits semblant se dérouler et comme se raconter par eux-mêmes.


Objectifs de la séquence :

1. L’emploi des temps dans le récit :

  • imparfait, marquant une action dans son procès ;(ainsi que sa valeur itérative)

  • passé simple, soulignant la forte détermination d’une action précisément inscrite dans le passé ;

  • le plus-que-parfait, indiquant l’antériorité d’un procès par rapport à d’autres actions du passé ;

  • les formes en –rais, dites du conditionnel présent, mais marquant la valeur temporelle de futur par rapport au passé.

2. La chaîne anaphorique.

3. Le rôle de l’instance narrative dans l’élucidation d’une énigme policière.

4. La notion d'implicite et d’explicite.


Une étude détaillée des premières lignes de la nouvelle, sous forme d’un exercice à trous permettra une étude de l’emploi des temps, mais aussi d’ouvrir différents horizons d’attente.

Exercice : écrivez comme il vous semble convenir les formes verbales dans le texte suivant.

Le brick hollandais, l'Alkmann, (revenir) de Java, chargé d'épices et d'autres matières précieuses.

Il (faire) escale à Southampton, et les matelots (avoir) la permission de descendre à terre. 

L'un d'eux, Hendrjk Wersteeg, (emporter) un singe sur l'épaule droite, un perroquet sur l'épaule gauche, et, en bandoulière, un ballot de tissus indiens qu'il (avoir) l'intention de vendre dans la ville ainsi que ses animaux.

On (être) au commencement du printemps, et la nuit (tomber) encore de bonne heure. Hendrijk Wersteeg (marcher) d'un bon pas dans les rues un peu brumeuses que la lumière du gaz n'(éclairer) qu'à peine. Le matelot (penser) à son prochain retour à Amsterdam, à sa mère qu'il n'(voir) depuis trios ans, à sa fiancée qui l'(attendre) à Monikendam. Il (supputer) l'argent qu'il (retirer) de ses animaux et de ses étoffes, et il (chercher) la boutique où il (pouvoir) vendre ces marchandises exotiques.

Dans Above Bar Street, un monsieur très correctement mis l'(aborder) en lui demandant s'il (chercher) un acheteur pour son perroquet   :

" Cet oiseau, dit-il , ferait bien mon affaire. J’ai besoin de quelqu’un qui me parle sans que j’aie à répondre, et je vis tout seul. "

   Des réponses différentes pourront être apportées (le brick hollandais revint ou revenait de Java, Il fit ou faisait escale à Southampton ) ; chacune aura à être justifiée, ce qui devrait permettre une réflexion approfondie sur les valeurs des temps, à partir des éléments narratifs contenus dans ces lignes. La comparaison avec le texte d’Apollinaire, quand les élèves l’auront sous les yeux, amènera une indispensable analyse des choix de l’auteur, quelle signification donner à l’emploi du passé simple " tomba "suivi de " encore de bonne heure " ?

   Les indications données dans ce début de récit semblent n’avoir d’autre fonction que naturaliste : rien de surprenant dans cette image stéréotypée d’un marin revenant de Java : les deux animaux, les tissus précieux jouent le même rôle que l’évocation nostalgique du pays et des êtres aimés. Il pourrait être suggéré aux élèves de proposer une suite possible à cette rencontre, dans laquelle les deux animaux seraient des " actants ", sinon essentiels du moins importants


La lecture de la nouvelle aura été plus particulièrement orientée vers une identification des personnages, (sans oublier l’instance de narration) et un repérage des indices spatio-temporels précis.

Questionnaire sur l’ensemble de la nouvelle :

  1. Qui sont les deux personnages dont la police a découvert les corps ?

  2. Quels sont les autres personnages de ce récit ?

  3. Quel est, dans l’organisation de la nouvelle, le rôle joué par le singe ?

  4. Quels sont les différents lieux où, successivement, se déroulent les différents épisodes de l’action de cette nouvelle ?

  5. Combien de temps s’est écoulé entre l’arrivée de l’Alkmaar dans le port de Southampton et la découverte des cadavres ?

   

La correction de ce questionnaire servira de fil rouge à l’organisation des séances ultérieures.

   Les deux personnages découverts par la police :" On trouva les cadavres de la jeune dame et du matelot. "
L’utilisation des déterminants définis renvoie le lecteur à ce qui devrait être la connaissance qu’il a de personnages déjà apparus dans la nouvelle et que le narrateur présente comme tels, semble-t-il, dans un souci de complicité avec le lecteur. L’on pourra s’interroger sur le niveau de savoir du lecteur : en sait-il plus sur l’identité de ces deux corps que la police ? Que sait-il qu’elle ignore ? " La justice informa ", c’est par le biais d’un ellipse narrative que le lecteur est informé de l’identité de la dame  : La police put, cependant " sans peine " les identifier, mais sans comprendre " comment lady Finngal, femme d’un pair d’Angleterre, s’était trouvée seule, dans une maison de campagne isolée, avec un matelot arrivé la veille à Southampton. " Seul le lecteur connaît les raisons de cette présence et rejettera l’interprétation judiciaire de la culpabilité du matelot et de son suicide
    Si l’étude de chaîne anaphorique propre au matelot ne pose guère de problèmes, le repérage des diverses indications désignant lady Finngal mérite un travail plus précis : " une femme ", " sur un lit, pieds et poings liés " ; " la femme, toute jeune et d’une beauté admirable ", qui supplie l’inconnu rencontré par le matelot, en l’appelant Harry (l’usage du vouvoiement dans l’aristocratie anglaise ne devrait rien avoir de surprenant) et en l’assurant de son innocence. La chaîne ayant pour derniers maillons : " cette femme ", ainsi que la désigne l’inconnu en enjoignant au matelot de lui loger une balle dans la tête et , enfin " lady Finngall, femme d’un pair d’Angleterre ", telle que la nomme le rapport de justice ou la presse.

    Les autres personnages du récit
    Il conviendra, à la suite du compte rendu des travaux d’écriture proposés en début de séquence, sur une suite aux premières lignes de la nouvelle, de mettre en évidence le rôle des deux animaux qui de simples accessoires naturalistes deviennent des actants dans ce récit : on demandera de relever les différentes informations qui jalonnent le texte à propos et du singe et du perroquet. Les " cris étranges " du singe provoquent l’intervention de la police, mais quelques lignes plus haut le lecteur était déjà " averti " de l’importance dans la narration de ces " cris de terreur ", le matelot ayant lui-même, " dans l’espoir de le vendre , insisté sur l’attachement de cette race de singe " à leur maître " ; de même, le perroquet qui " facilite " la rencontre entre le marin et l’inconnu, qui pourrait en être le prétexte, éclairera in fine le lecteur sur l’identité de l’inconnu, lord Finngal s’étant retiré, " sans autre compagnie qu’un domestique muet et un perroquet qui répète sans cesse :  `Harry, je suis innocente !’ " Dernières paroles de lady Finngal telles que son mari les a enregistrées.
    Ces différents indices devraient permettre une réflexion plus générale sur la construction d’un récit dans lequel il appartient au lecteur ou à un personnage (figure du détective) de résoudre une énigme.
    L’inconnu est précisément celui dont la véritable identité est l’objet de cette enquête de la police, sans doute, mais aussi du lecteur. Complexe chaîne anaphorique au long de laquelle le personnage est successivement désigné comme étant " un monsieur très correctement mis " qui se présente lui-même : " J’ai besoin de quelqu’un qui me parle sans que j’aie à lui répondre, et je vis tout seul ". Il est ensuite " le gentleman ", puis " l’inconnu " (seize occurrences) : dans ce système de focalisation interne, ce personnage est donc d’abord aux yeux du matelot le riche " original " à qui il pourra vendre ses animaux et ses tissus, puis " l’inconnu " étrange dont il finit par être le prisonnier et la victime. Pour le lecteur, ce personnage prend une autre dimension puisqu’il échappe au seul point de vue du matelot, c’est au travers des indices nouveaux que l’on comprend quelle est sa réelle identité, et ce, quel que puisse être le contenu des informations policières.

 

 

Texte de la nouvelle d'Apollinaire

Le brick hollandais, l’Alkmann, revenait de Java, chargé d’épices et d’autres matières précieuses.

Il fit escale à Southampton, et les matelots eurent la permission de descendre à terre.

L’un d’eux, Hendrjk Wersteeg, emportait un singe sur l’épaule droite, un perroquet sur l’épaule gauche, et, en bandoulière, un ballot de tissus indiens qu’il avait l’intention de vendre dans la ville ainsi que ses animaux.

On était au commencement du printemps, et la nuit tomba encore de bonne heure. Hendrijk Wersteeg marchait d’un bon pas dans les rues un peu brumeuses que la lumière du gaz n’éclairait qu’à peine. Le matelot pensait à son prochain retour à Amsterdam, à sa mère qu’il n’avait pas vue depuis trois ans, à sa fiancée qui l’attendait à Monikendam. Il supputait l’argent qu’il retirerait de ses animaux et de ses étoffes, et il cherchait la boutique où il pourrait vendre ces marchandises exotiques.

Dans Above Bar Street, un monsieur très correctement mis l’aborda en lui demandant s’il cherchait un acheteur pour son perroquet :

" Cet oiseau, dit-il, ferait bien mon affaire. J’ai besoin de quelqu’un qui me parle sans que j’aie à lui répondre, et je vis tout seul. "

Comme la plupart des matelots hollandais, Hendrijk Wersteeg parlait anglais. Il fit son prix qui convint à l’inconnu.

" Suivez-moi, dit ce dernier. J’habite assez loin. Vous mettrez vous-même le perroquet dans une cage que j’ai chez moi. Vous déballerez vos étoffes, et peut-être en trouverai-je à mon goût. "

Tout heureux de l’aubaine, Hendrijk Wersteeg s’en alla avec le gentleman auquel, dans l’espoir de le lui vendre aussi, il fit, en route, l’éloge de son singe qui était, disait-il, d’une race fort rare, une de celles dont les individus résistent le mieux au climat d’Angleterre et qui s’attachent le plus à leur maître.

Mais, bientôt, Hendrijk Wersteeg cessa de parler. Il dépensait ses paroles en pure perte, car l’inconnu ne lui répondait pas et ne semblait point l’écouter.

Ils continuèrent leur route en silence, l’un à côté de l’autre. Seuls, regrettant leurs forêts natales, aux tropiques, le singe, effrayé dans la brume, poussait parfois un petit cri semblable au vagissement d’un enfant nouveau-né, le perroquet battait des ailes.

Au bout d’une heure de marche, l’inconnu dit brusquement :

" Nous approchons de chez moi. "

Ils étaient sortis de la ville. La route était bordée de grands parcs, clos de grille, de temps en temps brillaient, à travers les arbres, les fenêtres éclairées d’un cottage, et l’on entendait, à intervalles, dans le lointain, le cri sinistre d’un sirène, en mer.

L’inconnu s’arrêta devant une grille, tira de sa poche un trousseau de clefs, et ouvrit la porte qu’il referma après que Hendrijk l’eut franchie.

Le matelot était impressionné, il distinguait à peine, dans le fond d’un jardin, une petite villa d’assez bonne apparence, mais dont les persiennes fermées ne laissaient passer aucune lumière.

L’inconnu silencieux, la maison sans vie, tout cela était assez lugubre. Mais Hendrijk se souvint que l’inconnu habitait seul :

" C’est un original ! " pensa-t-il, et comme un matelot hollandais n’est pas assez riche pour qu’on l’attire dans le but de le dévaliser, il eut honte de son moment d’anxiété.

" Si vous avez des allumettes, éclairez-moi ", dit l’inconnu en introduisant une clef dans la serrure qui fermait la porte du cottage.

Le matelot obéit, et, dès qu’ils furent à l’intérieur de la maison, l’inconnu apporta une lampe, qui éclaira bientôt un salon meublé avec goût.

Hendrijk Wersteeg était complètement rassuré. Il nourrissait déjà l’espoir que son bizarre compagnon lui achèterait une bonne partie de ses étoffes.

L’inconnu, qui était sorti du salon, revint avec une cage.

" Mettez-y votre perroquet, dit-il, je ne le placerai sur le perchoir que lorsqu’il sera apprivoisé et saura dire ce que je veux qu’il dise. "

Puis, après avoir refermé la cage où l’oiseau s’effarait, il pria le matelot de prendre la lampe et de passer dans la pièce voisine où se trouvait, disait-il, une table commode pour y étaler ses étoffes.

Hendrijk Wersteeg obéit et alla dans la chambre qui lui était indiquée. Aussitôt, il entendit la porte se refermer derrière lui, la clef tourna. Il était prisonnier.

Interdit, il posa la lampe sur la table et voulut se ruer contre la porte pour l’enfoncer. Mais une voix l’arrêta :

" Un pas et vous êtes mort, matelot ! "

Levant la tête, Hendrijk vit par la lucarne qu’il n’avait pas encore aperçue, le canon d’un revolver braqué sur lui. Terrifié, il s’arrêta.

Il n’y avait pas à lutter, son couteau ne pouvait lui servir dans la circonstance ; un revolver même eût été inutile. L’inconnu qui le tenait à sa merci s’abritait derrière le mur, à côté de la lucarne d’où il surveillait le matelot, et où passait seule la main qui braquait le revolver.

" Ecoutez-moi bien, dit l’inconnu, et obéissez. Le service forcé que vous allez me rendre sera récompensé. Mais vous n’avez pas le choix. Il faut m’obéir sans hésiter, sinon je vous tuerai comme un chien. Ouvrez le tiroir de la table… Il y a là un revolver à six coups, chargé de cinq balles… Prenez-le. "

Le matelot hollandais obéissait presque inconsciemment. Le singe, sur son épaule poussait des cris de terreur et tremblait. L’inconnu continua :

" Il y a un rideau au fond de la chambre. Tirez-le. "

Le rideau tiré, Hendrijk vit une alcôve, dans laquelle, sur un lit, pieds et mains liés, bâillonnée, une femme le regardait avec des yeux pleins de désespoir.

" Détachez les liens de cette femme, dit l’inconnu, et ôtez-lui son bâillon. "

L’ordre exécuté, la femme, toute jeune et d’une beauté admirable, se jeta à genoux du côté de la lucarne en s’écriant :

" Harry, c’est un guet-apens infâme ! Vous m’avez attirée dans cette villa pour m’y assassiner. Vous prétendiez l’avoir louée afin que nous y passions les premiers temps de notre réconciliation. Je croyais vous avoir convaincu. Je pensais que vous étiez finalement certain que je n’ai jamais été coupable !…Harry ! Harry ! je suis innocente ! "

- Je ne vous crois pas, dit sèchement l’inconnu.

- Harry, je suis innocente ! répéta la jeune dame d’une voix étranglée.

- Ce sont vos dernières paroles, je les enregistre avec soin. On me les répétera toute ma vie. Et la voix de l’inconnu trembla un peu, mais redevint ferme aussitôt : Car je vous aime encore, ajouta-t-il, si je vous aimais moins, je vous tuerais moi-même. Mais cela me serait impossible, car je vous aime…

" Maintenant, matelot, si avant que je n’aie compté jusqu’à dix, vous n’avez logé une balle dans la tête de cette femme, vous tomberez mort à ses pieds. Un, deux, trois… "

Et avant que l’inconnu eût le temps de compter jusqu’à quatre, Hendrijk affolé, tira sur cette femme qui, toujours à genoux, le regardait fixement. Elle tomba la face contre le sol. La balle l’avait frappée au front. Aussitôt, un coup de feu parti de la lucarne vint frapper le matelot à la tempe droite. Il s’affaissa contre la table, tandis que le singe, poussant des cris aigus d’épouvante, se cachait dans sa vareuse.

 

Le lendemain, des passants ayant entendu des cris étranges venus d’un cottage de la banlieue de Southampton, avertirent la police qui arriva bientôt pour enfoncer les portes.

On trouva les cadavres de la jeune dame et du matelot.

Le singe, sorti brusquement de la vareuse de son maître, sauta au nez de l’un des policiers. Il les effraya tous à tel point, qu’ayant fait quelques pas en arrière, ils l’abattirent à coups de revolver avant d’oser approcher de nouveau.

La justice informa. Il parut clair que le matelot avait tué la dame et s’était suicidé ensuite . Néanmoins, les circonstances du drame paraissaient mystérieuses. Les cadavres furent identifiés sans peine, et l’on se demanda comment lady Finngal, femme d’un pair d’Angleterre, s’était trouvée seule, dans une maison de campagne isolée, avec un matelot arrivé la veille à Southampton.

Le propriétaire de la villa ne put donner aucun renseignement propre à éclairer la justice. Le cottage avait été loué, huit jours avant le drame, à un soi-disant Collins, de Manchester, qui d’ailleurs demeura introuvable. Ce Collins portait des lunettes, il avait une longue barbe rousse qui pouvait fort bien être fausse.

Le lord arriva de Londres, en toute hâte. Il adorait sa femme, et sa douleur faisait peine à voir. Comme tout le monde, il ne comprenait rien à cette affaire.

Depuis ces événements, il s’est retiré du monde. Il vit dans sa maison de Kensington, sans autre compagnie qu’un domestique muet et un perroquet qui répète sans cesse :

" Harry, je suis innocente ! "

Guillaume Apollinaire, L’Hérésiarque et Cie, 1907

séquence proposée par Alain Calbo