| Questionnaire sur l’ensemble du texte :
1. Quels sont les personnages de ce récit ? Pour chacun
d’eux, vous essaierez de définir les liens qui les attachent ou les opposent. 2.
Par quel type de narrateur cette histoire est-elle rapportée ? 3.
Où et quand se déroulent les événements qui sont ici racontés ? 4.
Comment est organisé le récit ? (les événements suivent-ils ou non l’ordre
du texte ?) 5. Comment peut-on interpréter symboliquement
la relation des deux personnages principaux ? | On
pourra proposer une grille d’analyse des six chapitres qui permette, au moment
de la lecture, voire au moment de la correction du contrôle, aux élèves de travailler
seuls :(cf. Annexes 1 et 2). C’est
en 1937 que John Steinbeck [1] fait paraître Of Mice and
Men [2], roman [3] qui sera édité en
traduction française en 1949, sous le titre Des Souris et des Hommes.
Deux
personnages, dans ce récit, jouent un rôle essentiel : George Milton et Lennie
Small [4], deux amis d’Auburn, que leur errance sur les routes
de Californie mène jusqu’au ranch où se déroule l’action ; George, « petit
et vif » se sent responsable de Lennie « un homme énorme, à visage informe »
qu’il lui faut sans cesse « tirer d’affaire » [5],
Lennie, doté d’une très grande force physique, ne parvient pas à dominer sa puissance,
mais il est surtout intellectuellement déficient, il est « idiot » [6],
« piqué » selon la femme de Curley. Son grand plaisir, très enfantin,
est de caresser ce qui est doux au toucher. Sans mémoire, il ne cesse d’imiter
George [7]. Pour le protéger contre le lynchage auquel il semble
promis, George devra finalement tuer Lennie [8]. Le
fils du patron du ranch, Curley s’oppose immédiatement à Lennie dont il envie
la force physique, il se montre toujours jaloux et provocateur ; malgré ses
performances de boxeur, il ne s’en prend réellement qu’à Lennie. La femme de Curley
est le seul personnage à ne pas être nommé, à ne pas avoir un nom propre, par
périphrase, elle est la femme de Curley : selon le vieux Candy : « Jolie…mais…elle
a pas froid aux yeux », pour lui, le fils de son patron « a épousé…une
pute ». « Elle passe son temps à faire de l’œil à tout le monde »,
dit Whit, « à ce qu’on dirait, elle n’peut pas s’éloigner des hommes » ;« Quelle
traînée ! » s’exclame George après l’avoir vue ; quant au narrateur,
il insiste sur ses « grosses lèvres enduites de rouge, et [ses] yeux très
écartés, fortement maquillés » : seul personnage féminin, dans cet univers
d’hommes, elle est facilement provocatrice ; en la voyant, Lennie « souriait
d’admiration ». Invité à caresser ses cheveux « fins et soyeux »,
Lennie, effrayé par les cris qu’elle pousse, lui brise involontairement les vertèbres
du cou, pour l’empêcher de hurler. Les hommes du ranch,
Candy, vieux et infirme (sans main droite) ; Slim, le roulier (p.75), respecté
de tous pour son « autorité », sa « dignité » ; Carlson (p.77)
qui ne supporte pas l’odeur du vieux chien de Candy et le tuera d’une balle dans
la nuque, avec le luger arme qu’utilisera George pour tuer Lennie [9]
; Whit, un jeune ouvrier agricole ; Crooks, le palefrenier noir et infirme,
sont les témoins du drame qui se joue, tous sont seuls, avec leurs habitudes,
leurs espérances pudiquement gardées secrètes. Lennie et,
sans doute aussi George, aiment à se différencier de ces hommes « qui travaillent
dans les ranches, y a pas plus seul au monde. Ils ont pas de famille. Ils ont
pas de chez-soi. Ils vont dans un ranch, ils y font un peu d’argent, et puis ils
vont en ville et ils le dépensent tout… et pas plus tôt fini, les v’là à s’échiner
dans un autre ranch. Ils ont pas de futur devant eux. » George et Lennie,
au contraire, se plaisent à s’imaginer un futur : « Nous, on a un futur.
On a quelqu’un à qui parler », comme dans une comptine, Lennie répète :
« parce que…parce que moi, j’ai toi pour t’occuper de moi, et toi, t’as moi
pour m’occuper de toi, et c’est pour ça ». Toute l’action
se déroule aux abords d’un ranch « à quelques milles au sud de Soledad »,
en Californie (chapitres I et VI), puis dans le baraquement de ce ranch où logent
les hommes (chapitres II et III), dans la sellerie (IV), et dans l’écurie (V).
L’action commence un jeudi, « au soir d’un jour très chaud », quand
George et Lennie arrivent sur les bords de la Salinas, elle se termine le dimanche
suivant en fin d’après-midi, au moment où George exécute son ami Lennie. Le
récit est essentiellement linéaire et suit l’ordre chronologique des événements,
à l’exception des faits rapportés par les deux personnages principaux qui se rappellent
les raisons de leur venue dans ce ranch. Ils espèrent y trouver dans ce ranch
le travail qui leur permettra de réaliser leur plan : avoir une ferme où
ils élèveraient des lapins et vivraient ainsi heureux. Épouvanté d’abord par les
provocations de Curley, mais aussi poussé [10] par George
à se défendre, Lennie brise le poing de son adversaire. Seul avec la femme de
Curley, Lennie invité à caresser les cheveux « fins et soyeux » de cette
femme provocante, pour l’empêcher de hurler, quand « il serra les doigts,
se cramponna aux cheveux », finit par lui briser la nuque, comme il l’a fait
pour les chiots de Slim. Pour éviter que son ami ne soit victime de la vengeance
promise par Curley, mais sans doute pour mettre un terme à ce qu’il ressent comme
un poids, George tue Lennie avec un luger dérobé à Carlson. Le premier
et le dernier chapitres de ce récit ont pour décor la vallée de la Salinas, ce
qui confère au texte une structure circulaire et close, dans l’atmosphère paisible,
mais aussi mortifère de « l’eau dormante » de la Salinas. Des
Souris et des Hommes est construit comme une tragédie, les personnages ne
peuvent parvenir à réaliser les objectifs qu’ils ont rêvés [11] ;
le rêve de la ferme dans laquelle George et Lennie vivraient heureux n’existe
que dans le discours de George, plusieurs fois répété à la demande de Lennie,
comme le ferait un enfant à qui on raconte toujours la même histoire. De la même
façon, le récit que la femme de Curley fait de son enfance et de sa jeunesse semble
aussi « par son désir passionné d’épanchement » un rêve. « J’aurais
pu devenir quelqu’un », dit-elle, avant d’évoquer ses chimères de carrières
de comédienne. Quant aux autres personnages de cette tragédie,
ils vivent enfermés dans leur solitude [12], sans aucun sentiment
d’amitié qui les lie, sans autre occupation que leur travail au ranch, leurs distractions
du dimanche, sans autre projet que de « [faire] un peu d’argent » et
de le dépenser tout. « Y a personne dans le monde pour se faire de la bile
à leur sujet… » Le ranch, lieu unique de cette tragédie, d’où l’on ne part
que « simplement, comme ça, comme on fait », ou bien en mourant, comme
la femme de Curley, peut sans doute se lire comme la métaphore d’une société dans
laquelle chacun construit des rêves irréalisables. George comprend qu’avec la
mort de la femme de Curley leur rêve de ferme disparaît : c’est dans la répétition
du discours que le réel semble prendre forme : « Mais [Lennie]
aimait tellement en entendre parler que j’avais fini par croire qu’on finirait
peut-être par l’avoir ». Le mode de l’irréel, présent ou passé, imprègne
presque tous les discours, ceux de Lennie et George, qui en ont fait une espèce
de comptine pour enfants, bientôt celui de Candy ; George, comme la femme
de Curley disent toute leur désillusion dans cette modalité de ce qui ne s’est
jamais accompli : avoir été libre et seul, sans Lennie, avoir fait une carrière
de comédienne. George et Lennie forment les deux parts d’un
même être : George en serait l’humaine, Lennie, l’animale, c’est George qui
guide Lennie, l’un a la vivacité d’esprit, l’autre la force surhumaine, impossible
à maîtriser : George, en décidant de tuer lui-même Lennie, veut sans doute
éviter à son ami, les violences que voudraient lui infliger Curley et les hommes
qu’il dirige ; peut-être pense-t-il, ainsi, se débarrasser de cet homme à
cause de qui il ne « [sort] pas du pétrin » ; mais d’une façon
plus symbolique, on peut voir dans cet acte, la volonté presque mystique de détruire
la part animale de l’homme. 
Organisation des éléments d’information, par empilement,
par opposition ; les relations cause-conséquence. Le
présent dans le discours métalinguistique / les temps du passé dans le récit.
| Questionnaire sur les chapitres I et
VI : 1. Relevez et étudiez le champ lexical
des couleurs dans les deux chapitres. 2. Relevez et étudiez
le champ lexical de l’animalité dans les deux chapitres ; il conviendra de
distinguer, dans cette étude comparative, les différentes circonstances du récit
dans lesquelles ces références à l’animalités sont faites. 3.
Recherchez dans le textes des systèmes d’analogies (comparaisons ou métaphores)
entre l’homme et l’animal. | Étude
du champ lexical de la couleur, Chapitre I :
(profonde) et verte ; (sur les sables) jaunes ; (les versants)
dorés (de la colline) ; (des saules,) d’un vert jeune ( quand
arrive le printemps) ; (des lapins comme de petites pierres) grises
(sculptées) ;(au bord de l’eau) verte ; (pantalons et vestes
en serge de coton) bleue ; (chapeaux ) noirs (informes) ;
(le soleil lui avait) rougi (le bord des yeux) ; (dans l’eau) noire ;
(on en aura [des lapins]) des rouges, des verts et puis des bleus ;
(la lueur) rouge (pâlissait sur les braises). Chapitre
VI : (les sommets étaient) tout roses (de soleil) ; (les feuilles
des sycomores montrèrent leur côté) argenté ; (la surface de l’eau)
verte ; (l’ombre était douce) et bleue ; (une risée courut
sur l’eau) verte ; (l’ombre se faisait plus) bleue.
À l’exception du discours compatissant
de George sur les lapins : « on en aura [des lapins]) des rouges, des
verts et puis des bleus », le champ des couleurs est des plus conventionnels :
c’est celui d’un monde édénique où le vert domine ; la présence humaine rompt
par ses bleus l’unité d’un univers où, sans doute l’homme est déjà passé et a
laissé ses cendres. À la fin du récit, aux reflets dorés se substituent l’argenté
des feuilles ainsi que les ombres bleues. Étude
du champ lexical de l’animalité, Les
animaux présents dans le décor : Chapitre
I : (la fuite d’un) lézard (y éveille un long crépitement) ;
(Le soir,) les lapins ; (les traces nocturnes des) ratons laveurs ;
(les grosses pattes des) chiens (des ranches, et les sabots fourchus des)
cerfs (qui viennent boire dans l’obscurité) ; (les) lapins
(s’étaient assis, immobiles) ; (les) lapins (s’enfuirent vers leur
gîte) ; (un) héron (guindé s’éleva lourdement) Chapitre
VI : (un) serpent d’eau (remontait mollement la rivière) ; (pour
venir se jeter dans les pattes d’un) héron (qui guettait, immobile) ;
une tête et un bec (s’élancèrent sans bruit et saisirent le) serpent,
et le bec (l’avala par la) tête (tandis que la) queue (s’agitait,
éperdue) ; le héron (attendait) ; (un autre petit) serpent
(remonta la rivière, tournant de droite et de gauche sa tête en petit périscope) ;
(au passage d’un) petit oiseau.
Dans le décor du chapitre inaugural, les animaux sont uniquement
présents, en l’absence de l’homme, ils fuient à son arrivée ou ont laissé des
traces ; dans le dernier chapitre, leur présence est l’objet d’un récit dramatique,
comme annonciateur du drame humain qui se jouera par la suite avec la mort donnée
à Lennie par George. Les
animaux dans les pensées ou paroles de Lennie : Chapitre
I : la souris, morte, « toute abîmée à force d’[avoir été caressée] »,
que Lennie tente de cacher dans sa poche et que par deux fois George lance au
loin ; toutes les souris que lui donnait tante Clara ; une souris
en caoutchouc qui « était pas agréable à caresser » ; les lapins
de couleur différente dont Lennie rêve de s’occuper. Chapitre
VI : les lapins que George ne [lui] laissera plus soigner ; un
lapin gigantesque né de l’imagination délirante de Lennie (sa conscience ?) ;
les lapins que Lennie rêve de soigner.
Dans le dictionnaire anglais de l’argot, mouse (pluriel
mice) signifie, comme pour souris, en français populaire, jeune femme ; or,
comment ne pas voir des connotations sexuelles dans l’attirance de Lennie pour
les souris et les lapins, dont il aimerait prendre soin et qu’il ne parvient qu’à
« abîmer » ? Les
analogies animalières : dans son comportement, Lennie est fréquemment comparé
à un animal. Chapitre I : « un homme
énorme,[…] larges épaules tombantes. Il marchait lourdement, en traînant un peu
les pieds comme un ours traîne les pattes. Ses bras, sans osciller, pendaient
ballants à ses côté. » « Il buvait à grands coups , en renâclant
dans l’eau comme un cheval. » « Lennie trempa sa grosse patte
dans l’eau » ; « Lennie rampa lentement et prudemment autour
du feu » ;Lennie envisage, si George ne veut plus de lui, de chercher
« une caverne quelque part ». Chapitre
VI : « Lennie déboucha des fourrés. Il avançait comme un ours
qui rampe. » « Quand, derrière lui, les feuilles sèches
craquèrent au passage d’un petit oiseau, il releva la tête brusquement,
et il resta les yeux fixes et l’oreille tendue jusqu’à ce qu’il eût aperçu
l’oiseau » Lennie
est comme un animal « docile »(p.186) qui imiterait son maître et n’obéirait
qu’à lui voir le chapitre III, la scène où Lennie n’agit que sur l’ordre de
George, aussi bien pour répondre aux coups de Curley, que pour cesser de maintenir
la pression sur la main de son adversaire : « Vas-y Lennie ! » ;
« Vas-y, je t’ai dit. » ; « Lâche-le, Lennie, lâche-le. » ;
« Lâche-lui la main, Lennie »/ « Brusquement, Lennie lâcha
sa proie. Il alla se tapir contre le mur. »
|
Texte de référence 1 : Les rêves de l’american
way of life [13] de George : chapitre III
p.110-111-112. « Faut d’abord qu’on ramasse du pèze.
J’connais un petit endroit qu’on pourrait avoir pour pas cher, mais on n’le donnerait
pas pour rien. » […] « Et nous pourrions avoir
quelques cochons. J’pourrais construire un fumoir comme celui qu’avait grand-père,
et, quand on tuerait le cochon, on pourrait fumer le lard et le jambon, et faire
du boudin et un tas d’autres choses. Et quand le saumon remonterait la rivière,
on pourrait en attraper un cent et les saler et les fumer. On pourrait en manger
au premier déjeuner. Y a rien de meilleur que le saumon fumé. À la saison des
fruits, on pourrait faire des conserves… les tomates, c’est facile à mettre en
conserves. Tous les dimanches, on tuerait un poulet ou un lapin. Peut-être bien
qu’on aurait une vache ou une chèvre, et de la crème si épaisse qu’il faudrait
la couper au couteau et la prendre avec une cuillère. » « […]
Un tas de légumes dans le jardin, et, si on voulait un peu de whiskey, on n’aurait
qu’à vendre quelque œufs ou quelque chose ou du lait. C’est là qu’on habiterait.
Ça serait notre chez nous. Y aurait plus besoin de courir le pays et de se faire
nourrir par un cuisinier japonais. Non, non, nous aurions notre propre maison
qui serait à nous et on ne dormirait plus dans une chambrée. […] « Oui,
on aurait une petite maison et une chambre pour nous autres. Un petit poêle en
fonte tout rond, et, l’hiver, on y entretiendrait le feu. Y aurait pas assez de
terre pour qu’on soit obligé de travailler trop fort. Six ou sept heures par jour,
peut-être bien. On aurait pas à charger de l’orge onze heures par jour. Et, quand
on planterait une récolte, on serait là pour la récolter. On verrait le résultats
de nos plantations. - Et les lapins, dit Lennie ardemment.
Et c’est moi qui les soignerais. Dis-moi comment que je ferais, George ? -
Bien sûr, t’irais dans le champ de luzerne avec un sac. Tu remplirais le sac et
tu l’apporterais dans les cages aux lapins. - Et ils brouteraient,
ils brouteraient, dit Lennie, comme ils font, tu sais. J’les ai vus. » |
Étude morphologique du conditionnel présent
(formes en r-ais). Les emplois spécifiquement
modaux du conditionnel présent : - « marque
l’éventuel, avec toutes les nuances auxquelles il peut donner lieu, selon le contexte
et le type de discours » [14] :
-
l’imaginaire : dans le discours de George, ce
conditionnel correspond à l’usage préludique qu’en font fréquemment les enfants ;
-
le probable : le conditionnel permet dans un
discours généralement journalistique de présenter des faits comme probables ;
-
l’atténuation d’un ordre ou d’une demande :
sans plus de précaution, le vieux Candy invite la femme de Curley à s’en aller :
« Vous feriez peut-être mieux d’aller jouer au cerceau ailleurs. »(p.146)
| Texte de référence 2 : Les
désillusions de la femme de Curley : chapitre V p.161-162 : « J’aurais
pu faire du cinéma, et avoir de belles toilettes… toutes ces jolies toilettes
qu’elles portent. Et j’aurais pu m’asseoir dans ces grands hôtels, et on aurait
tiré mon portrait. Le premier soir qu’on aurait passé les films, j’aurais pu y
aller, et j’aurais parlé à la sans-fil, et ça n’m’aurait pas coûté un sou, parce
que j’aurais joué dans le film. » | Étude
morphologique du conditionnel passé : forme composée (auxiliaire au conditionnel
présent auquel s’ajoute le participe passé). -
Les emplois spécifiquement modaux du conditionnel passé : forme composée
qui correspond à « l’éventualité, dans le passé, d’un procès qui, subordonné
à une condition non réalisée, n’a finalement pas eu lieu » Empêchée par sa
mère qui la trouvait trop jeune, la femme de Curley n’a pas pu, comme le souligne
l’emploi fréquent du verbe pouvoir, réaliser toutes ses chimères. -
Les emplois temporels du conditionnel : au discours indirect, avec valeur
de futur par rapport à un moment du passé.
|
Travaux préparatoires avant la séance : Rechercher,
dans l’ensemble du texte, les différentes évocations des femmes. Vous les classerez
et analyserez les différents discours qui se rapportent à elles. | La
femme de Curley : Une
première lecture du récit de Steinbeck peut donner l’impression que les femmes
n’y jouent pas un rôle très important. Le seul personnage féminin est la femme
de Curley : elle n’est désignée que par cette périphrase, comme si elle n’avait
pas de nom, cette absence de nom, dans un texte narratif, s’apparente à une absence
d’identité : le personnage qui évoque, pourtant, sa mère et une partie de
son enfance, ses rêves de jeune fille, est comme privé d’existence propre, elle
n’est que parce qu’elle a épousé Curley. Aux yeux des hommes du ranch, mais aussi
pour le narrateur omniscient [15], elle est, en quelque sorte,
un stéréotype péjoratif de la femme.
Pour George, elle est
comme les autres femmes qu’il a pu connaître : des « pièges »,
« c’est pas la première fois que je vois des poisons comme ça, mais j’ai
jamais rien vu de meilleur pour faire coffrer un type », « t’approche
pas d’elle, ordonne-t-il à Lennie, parce que, comme piège à rat, on n’fait pas
mieux »(p.74) ; « c’est un piège tout tendu pour ceux qu’aiment
la prison »(p.104) ; « ces pièges-là, c’est toujours prêts à vous
faire foutre en tôle. »(p.108) Candy, le « vieillard
voûté » et infirme, qui introduit George et Lennie dans le ranch, dit d’elle
qu’ « elle a pas froid aux yeux », avec insistance il affirme l’ « [avoir]
vue faire de l’œil à Slim » : pour lui « Curley a épousé… une pute ».
Les points de suspension ne semblent pas connoter la moindre idée de doute et
d’hésitation dans l’esprit de Candy, simplement, peut-être, une forme de pudeur
dans le discours. En revanche, s’adressant à son cadavre , il ne prend plus aucune
précaution oratoire : « Sacré nom de Dieu de garce, t’es arrivée à ce
que tu voulais, hein ? J’parie que te v’là contente. Tout le monde le savait
bien que tu ferais du grabuge. T’as jamais rien valu. Tu n’vaux plus rien maintenant,
sale fumier. » (p.172) Pour Whit, le « jeune ouvrier
agricole », au chapitre suivant (III), « elle passe son temps à faire
de l’œil à tout le monde », « à ce qu’on croirait, dit-il, elle n’peut
pas s’éloigner des hommes.» Cette image fortement négative
de la femme est compensée par l’évocation des rêves, des plans qu’avait pu élaborer
la jeune femme lorsqu’elle était enfant ; or, c’est à Lennie, être à la fois
fort et fragile, qu’elle en fait la confidence, au chapitre V. C’est à celui qui,
comme les autres, ne l’écoute pas, mais qui la laisse parler, qui laisse s’écouler
le flot des mots [16], qu’elle fait le récit de ses chimères,
indignée de s’adresser « à un tas de clochards…un nègre, un piqué et un vieux
pouilleux de berger », elle est obligée d’avouer que « ça [lui] plaît,
parce qu’il n’y a personne d’autre ». A ce titre, la femme de Curley, est,
dans ce ranch, comme ses autres occupants, un être seul en quête d’une présence
humaine, même si elle est réduite à parler à ces figures de marginaux, d’exclus,
de rejetés. Face à elle, cependant, Crooks, le palefrenier noir, tente vainement
de s’affirmer et « sembl[e] rapetisser, quand, elle, la femme blanche, l’enjoint
de se tenir à sa place : « J’pourrais te faire pendre à une branche
d’arbre si facilement que ça ne serait même pas rigolo. » Dans ce monde d’exclus,
le nègre, diminué physiquement, est jugé avec mépris par la femme. C’est
dans la mort que soudain se révèle la vérité du personnage telle que la perçoit
le narrateur : « La femme de Curley gisait à demi recouverte de foin
jaune. La méchanceté, les machinations, les rancœurs de sa solitude ne pouvaient
plus se lire sur son visage. Elle était très jolie et toute simple, et son visage
était doux et jeune. Ses joues fardées et ses lèvres rougies lui donnaient l’air
vivant, et elle semblait dormir d’un sommeil léger. Ses boucles, comme de minuscules
tire-bouchons, étaient éparses sur le foin derrière sa tête, et ses lèvres étaient
entrouvertes. » (p.167) L’image stéréotypée de la prostituée laisse la place
à l’icône sur laquelle le fard donne une impression de vie. Tante
Clara : La figure de Tante Clara jaillit du
cerveau de Lennie, « grosse petite vieille », aux « lunettes à
verres épais », au « tablier à poches, en guingamp » [17],
« propre et empesée », matrone « fronçant les sourcils d’un air
de reproche », véritable conscience de Lennie, elle fait la leçon à cet enfant
qui fait « de vilaines choses », qui n’a pas su suivre « les conseils
de George ». Figure féminine qui échappe à toute connotation sexuelle, Tante
Clara est celle qui « a pris [Lennie] quand il était bébé » et « l’a
élevé » ; c’est aussi elle qui lui donnait des souris pour qu’il les
caresse (voire un morceau de velours), doux substituts à une tendresse, sans doute
manquante. Les femmes de la ville : « La
vieille Suzy », tenancière d’une « chic maison », selon Whit, le
jeune ouvrier agricole, « a toujours quelque blague à raconter » :
chez Suzy, « c’est propre et y a de bons fauteuils », mais c’est aussi,
bien sûr, le lieu où les hommes vont dépenser leurs dollars ; seul lieu de
plaisir, pour ces hommes isolés ; c’est dans des lieux comparables que George
aimerait, s’il était seul s’en « aller faire ce qu’[il] voudrai[t] en ville »,
« [il] pourrai[t] passer toute la nuit au claque » Chapitres
et actes Divisé en six chapitres, le roman de Steinbeck
pourrait se lire comme une œuvre dramatique en six actes. Si l’on considère que
l’acte constitue une unité temporelle et spatiale, les six chapitres correspondent
parfaitement à cette définition : les faits rapportés au chapitre I, dont
l’action est située sur les seuls bords de la Salinas, se déroulent un jeudi « au
soir d’un jour très chaud » ; au chapitre II, les deux personnages principaux,
précédés du vieux Candy, pénètrent dans la salle du baraquement du ranch, vers
« dix heures du matin », un vendredi, lorsque le chapitre se clôt, « le
soleil n’était plus qu’une raie mince sous la fenêtre » de cette salle. Le
chapitre III présente les mêmes personnages, dans le même lieu, mais au soir de
cette journée de vendredi. Dans le chapitre IV, l’action est située dans la sellerie
où loge le palefrenier, le lendemain,« samedi soir ». Au chapitre V,
les événements ont lieu le « dimanche après-midi », les personnages
se trouvant dans l’écurie. Enfin, le dernier chapitre, dans la continuité temporelle
du précédent situe le dénouement sur les rives de la Salinas. « Les temps
forts sont représentés au cours de l’acte (du chapitre), les temps faibles sont
élidés pendant l’entracte » [18]. Scène
et hors-scène À l’exception des premier et dernier
chapitres-actes, les indications de lumières et de bruits sont données comme venant
de l’extérieur, c’est-à-dire de ce qui n’est pas immédiatement perceptible pour
le lecteur-spectateur : « A travers une des fenêtres latérales, le soleil
dardait un rayon lumineux chargé de poussière. » (II), « le carré de
soleil était maintenant sur le plancher »(II), « le rectangle de soleil
de la porte s’était masqué »(II), « le soleil n’était plus qu’une raie
mince de lumière sous la fenêtre »(II) ; « au dehors, comme un
groupe d’hommes passait, on entendit des éclats de voix »(II), « au
loin, on pouvait entendre un vacarme d’assiettes »(II). « Par la porte
ouverte on entendait le bruit sourd et, par instants, le tintement d’une partie
de fers à cheval. De temps à autre, des voix s’élevaient pour approuver ou critiquer »(III),
« le silence régnait au dehors »(III), lorsque, loin du regard des personnage,
mais aussi de celui du lecteur-spectateur, « une détonation retentit dans
le lointain »(III), euphémique évocation de la mort du vieux chien de Candy ;
« au dehors, des voix s’approchaient »(III) et interrompent la
conversation au cours de laquelle George, Lennie et Candy élaborent leur projet
de vivre ensemble. Au chapitre IV, lorsque la femme de Curley sort de la sellerie
et disparaît « dans l’obscurité de l’écurie », « les licous cliquetèrent,
quelques chevaux s’ébrouèrent, d’autres piaffèrent », de la même façon, le
retour de George est annoncé par les mêmes bruits extérieurs. Dans l’écurie, « le
soleil de l’après-midi filtrait à travers les fentes des murs et traçaient des
raies lumineuses sur le foin » (V), « au dehors, on entendait le tintement
des fers à cheval sur la fiche d’acier, et les cris des hommes qui jouaient, s’encourageaient,
se moquaient. » Le précédant dans l’écurie, où Lennie vient de tuer la femme
de Curley, « la voix du vieux Candy se fit entendre au coin de la dernière
stalle »(V). Entrées et sorties
de scène Toutes les apparitions des personnages
se font comme des entrées en scène, le décor est posé, les acteurs entrent en
scène, ou restent sur le pas de la porte. Le lecteur ne sait que ce qu’un spectateur
pourrait voir : « deux hommes débouchèrent du sentier et s’avancèrent
dans la clairière » (I) ; « La porte s’ouvrit, et un vieillard
voûté entra » (II), « un petit homme se tenait sur le seuil »(II),
entrée et sortie de Curley :« un jeune homme entra dans la chambre »(II),
« il se retourna vers la porte et sortit »(II) ; « debout
une jeune femme regardait dans la chambre » (II).(etc.) Aux
chapitres IV et V , les personnages, Crooks, « assis sur son lit »,
Lennie, « assis dans le foin », sont présents au milieu d’un décor longuement
décrit. Dans le chapitre final, le même verbe que dans l’incipit : « Lennie
déboucha des fourrés ».
| Travail de transposition :
choisir l’un des cinq premiers chapitres du roman, le transformer en texte de
théâtre : distinction entre dialogues et didascalies. Jeu
théâtral : lecture polyphonique de l’acte II | 
[1]
John Steinbeck est né en 1902, à Salinas, petite ville de Californie. Avant
d’entrer à l’Université de Stantford, il travaille comme garçon de ferme. Parmi
ses œuvres, Cup of Gold (1929) The Pastures
of Heaven (1932), To a God
Unknown (1933), Tortilla
Flat , In Dubious
Battle (1936) ; la même année que Of Mice and Men, paraît The
Red Pony. Prix Nobel de littérature en 1962. [2] Le titre est
emprunté à un poème de Robert Burns : « The best laid schemes o’mice
an’men gang aft a-gley » (les plans les mieux conçus des souris et des hommes
souvent ne se réalisent pas). Avec le vieux Candy, George est comme « [hypnotisé]
par la beauté de la chose », par la beauté de leur plan : acheter une
ferme. [3] Une adaptation
théâtrale du roman a été présentée au Music Box Theatre de New York le 23 novembre
1937. [4] Nom qui fait
ici antiphrase, comme le soulignera en plaisantant Carlson : « Il n’est
pas précisément petit ». [5] Chapitre I :
George à Lennie, « Tu passes ton temps à me faire balader d’un bout d’un
pays à l’autre. Et c’est pas encore ça le pire. Tu t’attires des histoires. Tu
fais des conneries, et puis il faut que je te tire d’affaire. » [6] De façon récurrente,
Lennie est ainsi désigné par les autres personnages, voire par les êtres nés de
son cerveau : George : p.33 : « ce que tu peux être con tout
de même ! » ; p.34 : « bougre de couillon. » ;
p.39 : « Pauvre bougre » ; p.40 : « bougre
d’idiot » ; p.43 : « bougre de loufoque ! » ;
p.45 : « T’es même pas assez malin pour te trouver à manger. » ;
p.46 : « on te prendrait pour un coyote, on te tuerait si t’étais seul. » ;
p.60 : « Oh ! j’dis pas qu’il soit intelligent. Ça non. » ;
p.61 : « Il est comme tout le monde. Seulement, il est pas intelligent » ;
p.73 : « bougre de con » ; p.77 : « c’est un bon
bougre, mais il est pas intelligent » ; p.87 : « il est pas
dingo. Il est con comme la lune, mais il est pas fou » ; p.88 :
« il était trop andouille pour se débrouiller…même trop andouille pour s’apercevoir
qu’on lui avait fait une blague » ; p.171 : « Il passe
son temps à faire des bêtises, mais c’est jamais par méchanceté » ;
p.174 : « Il est cinglé[…] c’est pas par méchanceté qu’il a fait ça » ;
p.175 : « le pauvre bougre est cinglé. Faut pas le tuer » ; Crooks :
p.131 : « T’es dingo, fou à lier» ; « un vrai dingo » ;
le grand lapin : p.183 « bougre d’idiot » ; « Si tu te
figures que George va te laisser soigner les lapins, t’es encore plus dingo que
d’habitude » ; « bougre de couillon.» [7] Chapitre I :
« Lennie, qui l’avait observé, imita George en tous points.[…] et regarda
George pour voir s’il avait bien tout fait comme il fallait. » Plus loin :
« Lennie l’imita, levant la tête pour voir s’il faisait bien les choses comme
il fallait. » [8] Chapitre VI :
« Y a des choses qu’on est obligé de faire, des fois » dit Slim à George
après la mort de Lennie. « Fallait que tu le fasses, George, J’ te jure qu’il
le fallait. » [9] Au chapitre
III, Carlson suggère à Candy de « lui [foutre] une balle, en plein dans la
nuque…- il se pencha et montra l’endroit - juste ici, il ne s’en apercevrait même
pas »(p.94) ; au dernier chapitre, au moment de tuer Lennie, George
« leva le revolver, l’immobilisa et en approcha le canon tout contre la nuque
de Lennie »(p.188) [10] Au cours
de cette scène du chapitre III, George incite Lennie à se défendre comme on le
ferait à un chien de combat (« Vas-y, Lennie, le laisse pas faire. »
« Vas-y, je t’ai dit » « Lâche-le, Lennie, Lâche-le ». [11] Voir la note
1 et le vers d’où est tiré le titre du roman. [12] Voir en particulier
Crooks, le palefrenier noir et infirme, essayant d’inquiéter Lennie : « Suppose
que tu sois obligé de rester assis ici, à lire des livres. Bien sûr, tu pourrais
jouer avec des fers à cheval jusqu’à la nuit, mais après, faudrait que tu rentres
lire tes livres. Les livres c’est bon à rien . Ce qu’il faut à un homme, c’est
quelqu’un…quelqu’un près de lui. »(p.136) [13] voir le film
de Charlie Chaplin, Les Temps modernes,
(1936) la scène de rêve au cours
de laquelle, Charlot, endormi, rêve d’une existence idyllique, dans une petite
maison toute fleurie, tout, comme dans un nouveau paradis est mis à la portée
immédiate de ceux qui y vivent, en particulier le lait directement fourni par
une vache. [14] Cf. M.Arrivé,
F. Gadet, M. Galmiche, La Grammaire d’aujourd’hui,
Flammarion, 1986. [15] Voir, lors
de la première apparition de la femme de Curley, la description du narrateur :
« Debout, une jeune femme regardait dans la chambre. Elle avait de grosses lèvres enduites de rouge, et des yeux très écartés fortement maquillés. Ses ongles étaient
rouges. Ses cheveux pendaient en grappes
bouclées, comme de petites saucisses. Elle portait une robe de maison en coton,
et des mules rouges, ornées de petits
bouquets de plumes d’autruches rouges. » La récurrence de la couleur rouge dans ce portrait
enferme le personnage dans le topos de la prostituée. Au chapitre IV, lorsqu’elle
apparaît sur le seuil de la sellerie où loge Crooks : « Elle
était fortement maquillée », l’adverbe d’intensité souligne l’opinion
péjorative qu’elle suscite. Les postures décrites participent de cette même dévalorisation
de la femme : « [elle] mit les mains sur ses hanches ». [16] « ses
mots se précipitèrent dans un désir passionné, comme si elle eût craint qu’on
lui enlevât son auditoire. » [17] guingamp
(dans le texte) ou guingan : grosse étoffede coton lisse, à rayures blanches
sur fond bleu foncé. [18] Joëlle Gardes-Tamine
& Marie-Claude Hubert, Dictionnaire
de critique littéraire, Armand Colin, Paris 1993. |