|
:
Texte 1 : Alexandre
Pouchkine, La Dame de Pique (1833).
Texte 2 : Nathalie
Sarraute, Enfance (1970).
Texte 3 : Albert Camus,
LÉtranger (1942).
Texte 4 : Rabelais,
Gargantua (1535).
Texte 5 : Voltaire,
Micromégas (1752)
- :
- 1. Travail décriture : A la manière de
Nathalie Sarraute dans lextrait dEnfance, écrivez un
texte narratif commençant par : "Cest bien la première
fois que je méloigne de mon pays ...".
- 2. Rédigez un texte narratif, dans lequel un
narrateur absent de l'histoire, donnerait son avis et prendrait à partie
le lecteur qu' il pourrait interpeller.
- :
- Lemploi des temps dans le récit ;
- Morphologie du passé simple.
Face aux difficultés constatées quant à la reconnaissance
de linstance de narration, il sagit de proposer un
groupement de textes, très étendu dans le temps ( de la Renaissance à une
récente modernité), qui montre quelques unes des possibilités de
narration.
Ces cinq textes seront, au cours d'une première
séance, lus dans un but comparatif, avec pour premier objectif
de lecture de répondre à la consigne suivante :
Lisez les cinq textes et pour, chacun deux,
dites quelle est la phrase qui définit le mieux linstance
de narration :
- a) Le narrateur ne participe pas aux événements
et reste impartial.
- b) Il est en dehors de l'histoire, mais donne
son avis et prend à partie le lecteur.
- c) C'est un personnage de l'histoire, il fait
comprendre les faits de l'intérieur.
- d) Il est absent de l'histoire, mais apparaît à travers
certaines réflexions.
- e) Il est narrateur-personnage, mais reste objectif,
neutre, froid.
TEXTE 1
Hermann est devenu fou. Il
est à l'hôpital Oboukov, au numéro 17, ne répond à aucune question
et marmotte très rapidement : " Trois, sept, as ! Trois, sept,
dame ! "
Lisavéta Ivanovna a épousé un
jeune homme très aimable. Il est fonctionnaire et possède une assez
jolie fortune; c'est le fils de l'ancien intendant de la vieille
comtesse.
Alexandre Pouchkine, La Dame de pique (1833),(trad.
A. Gide & A. Schiffrin)
TEXTE 2.
C'est la leçon de récitation...
je regarde la main de la maîtresse, son porte-plume qui descend
le long de la liste de noms... hésite... si elle pouvait aller
plus bas jusqu'à la lettre T ?... elle y arrive, sa main s'arrête,
elle lève la tête, ses yeux me cherchent, elle m'appelle...
J'aime sentir cette peur légère,
cette excitation... Je sais très bien le texte par cur,...je
ne risque pas de me tromper, mais il faut surtout que je parte
sur le ton juste... voilà, c'est parti...
Nathalie Sarraute, Enfance (1970),
TEXTE 3.
Aujourd'hui, maman est morte.
Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile
: " Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. " Cela
ne veut rien dire. C'était peut-être hier.
L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts
kilomètres d'Alger. Je prendrai l'autobus à deux heures et j'arriverai
dans l'après-midi.
Albert Camus, LÉtranger (1942)
TEXTE 4.
L'enfant entra en la veine
creuse, et, gravant par le diaphragme jusqu'au dessus des épaules
(où ladite veine part en deux), prit son chemin à gauche, et sortit
par l'oreille senestre. Soudain qu'il fut né, ne cria comme les
autres enfants : " Mies! mies! ", mais à haute voix s'écriait
: " À boire! à boire! à boire! ", comme invitant tout
le monde à boire [...].Je me doute que vous ne croyez assurément
cette étrange nativité. Si ne le croyez, je ne m'en soucie, mais
un homme de bien, un homme de bon sens, croit toujours ce qu'on
lui dit et qu'il trouve par écrit.
Rabelais, Gargantua, VI (1535)
TEXTE 5
Micromégas, après avoir bien
tourné, sen va dans le globe de Saturne. [...] Il ne put
d'abord, en voyant la petitesse du globe et de ses habitants, se
défendre de ce sourire de supériorité qui échappe quelquefois aux
plus sages. Car enfin Saturne n'est guère que neuf cents fois plus
gros que la Terre, et les citoyens de ce pays-là sont des nains
qui n'ont que mille toises de haut ou environ. Il s'en moqua un
peu d'abord avec ses gens, à peu près comme un musicien italien
se met à rire de la musique de Lulli quand il vient en France.
Mais comme le Sirien avait un bon esprit, il comprit bien vite
qu'un être pensant peut fort bien n'être pas ridicule pour n'avoir
que six mille pieds de haut.
Voltaire, Micromégas (1752)
Dans le texte de Pouchkine,
le narrateur est extérieur à laction, se montre impartial
par rapport aux événements qui semblent se dérouler par eux-mêmes.
On pourra cependant sinterroger sur la valeur méliorative
du superlatif de ladjectif "très aimable" ,
voire sur la possible ironie que lon pourrait y déceler.
Dans cette évocation dun moment particulier
de lenfance, la narratrice dEnfance est un personnage
de lhistoire ; elle fait comprendre au lecteur ce quelle
a vu, ce quelle a ressenti.
Le narrateur de LÉtranger, dans son objectivité froide
et neutre, est un personnage du récit.
Dans cet extrait de Gargantua, le narrateur est
certes en dehors du conte, mais il donne son avis et interpelle,
ici vivement le lecteur.
Le narrateur de Micromégas, est absent de lhistoire,
mais apparaît à travers certaines réflexions générales.
En conclusion de cette première
séance, les cinq textes peuvent donc être rassemblés en deux groupes :
le premier dans lequel linstance de narration est plus ou
moins impliquée dans laction, les textes de LEtranger
et dEnfance ; le second regroupant les récits de Rabelais,
de Voltaire et de Pouchkine : le narrateur y est complètement
extérieur à laction, même sil lui arrive dintervenir
dans le texte.
L'étude des deux textes, qui
mettent en scène le narrateur, permet une étude de l'emploi des
temps dans des récits que l'on pourrait qualifier de contemporains
(1942 pour la publication de L'Etranger, 1970 pour celle d'Enfance).
Ce travail sur l'emploi des temps en relation avec le présent permet
une comparaison avec le système temporel lié au passé simple. La
première page du roman de Camus inscrit la narration dans le présent,
défini précisément comme le moment de la narration : les indicateurs
temporels "Aujourd'hui", "hier" ainsi que le
lieu supposé de la réception du télégramme situent le narrateur
dans un hic et nunc qui pourrait être celui d'un journal intime
daté. En revanche, dans l'autobiographie de Nathalie Sarraute,
ce n'est pas dans ce présent fictif de la narration, où le narrateur écrirait,
qu'est située l'histoire : de toute évidence la narratrice évoque
les souvenirs de la petite fille qu'elle a été, mais comme pour
faire ressurgir dans le présent de la mémoire des moments de l'enfance,
les sensations et les commentaires qu'ils suscitent ; le texte
est écrit au présent de narration ou présent historique.
:
Travail décriture 1 : A la manière
de Nathalie Sarraute dans lextrait dEnfance, écrivez
un texte narratif commençant par : "Cest bien la première
fois que je méloigne de mon pays ..."
La difficulté de ce travail
d'écriture porte essentiellement sur la valeur quasi performative
du verbe s'éloigner, les éléments descriptifs du texte à produire
devant en quelque sorte accompagner le mouvement d'éloignement
: images qui défilent au travers des vitres d'un train ou d'une
voiture, vision qui s'estompe, visages qui disparaissent peu à peu
; dans le seconde partie du texte à produire, on attend l'évocation
des émotions ou sentiments éprouvés, suggérés par les verbes de
sensations "j'aime sentir", mais aussi l'analyse de ces émotions,
qui suppose une grande lucidité du narrateur.
Pour ce qui est des deux autres textes,
ils seront lus séparément : ils permettront une étude plus
détaillée de l'instance de narration extérieure à l'histoire, mais
qui interrompt le récit par des commentaires sur ce qui est rapporté.
Ces interventions du narrateur ne sont pas toujours lisibles par
un élève de quatrième ou de troisième, à qui il sera demandé dans
un premier temps de distinguer ces interruptions de l'ensemble
du texte. Ainsi, dans l'extrait de Gargantua, l'emploi du pronom "je" rend
plus immédiatement repérable la présence du narrateur. Le présent
de l'indicatif ainsi que le jeu des pronoms "je" et "vous" sont identifiables
comme ceux du discours et propres à la situation de la communication
: face à l'instance de narration est mis en scène un narrataire
fictif, fréquemment présent dans l'œuvre de Rabelais, le lecteur.
Il sera, sans doute, plus difficile de faire
découvrir les marques de la présence du narrateur dans le texte
de Voltaire, une étude des modalisateurs, des particularités d'un
vocabulaire appréciatif et tout particulièrement des formes de
l'ironie conviendra à une classe de troisième.
Rédigez un texte narratif,
dans lequel un narrateur absent de l'histoire, donnerait son avis
et prendrait à partie le lecteur qu' il pourrait interpeller.
C'est à la manière de Rabelais que ce texte doit être rédigé :
le récit par lui-même doit être à la troisième personne, un (ou
plusieurs) personnage sera à créer, ainsi qu'un cadre spatio-temporel.
La difficulté tient essentiellement aux interventions du narrateur
extérieur à l'action, à l'histoire, mais capable de porter des
jugements, sévères ou pleins de compréhension, mais de toute façon présentés
comme personnels, sur ce qui semble se raconter de soi-même, interpellant
avec plus ou moins de complicité le lecteur.
|