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Textes et documents

Texte A : Aloysius Bertrand, Gaspard de la nuit.1842 (Éditions Gallimard)
Texte B : Charles Baudelaire,  Préface de Le Spleen de Paris, 1869 (Éd. Gallimard, Pléiade)
Texte C : Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, X, 1869
Texte D : Max Jacob, Le Cornet à dés, 1917 (Éd. Gallimard)

 

Texte A

UN RÊVE.

J'ai rêvé tant et plus, mais je n'y entends note.

Pantagruel, livre III.

Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont grouillant de capes et de chapeaux. C'est à Dijon, de temps immémorial, la place aux exécutions.

Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.

Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue.

Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les honneurs de la chapelle ardente; et Marguerite, que son amant a tuée, sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de cire.

Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je poursuivais d'autres songes vers le réveil.


Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit, 1842 (Éditions Gallimard)


Texte B

Préface de Le Spleen de Paris, 1869

                                                                   A Arsène Houssaye    A Arsène Houssaye

    Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu'il n'a ni queue, ni tête, puisque tout, au contraire y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. Considérez, je vous prie, quelles admirables commodités cette combinaison nous offre à tous, à vous, à moi et au lecteur. Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie vous le manuscrit, le lecteur sa lecture. Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part. Dans l'espérance que quelques-uns de ces tronçons seront assez vivants pour vous plaire et vous amuser, j'ose vous dédier l'ensemble du serpent tout entier.
     J'ai une petite confession à vous faire. C'est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux Gaspard de la nuit d'Aloysius Bertrand (un livre connu de vous, de moi, et de quelques-uns de nos amis, n'a-t-il pas tous les droits d'être appelé fameux ?), que l'idée m'est venue de tenter quelque chose d'analogue, et d'appliquer à la description de la vie moderne, ou plutôt d'une vie moderne et plus abstraite, le procédé qu'il avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement pittoresque.
     Quel est celui de nous qui n'a pas, dans ses jours d'ambition, rêvé le miracle d'une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ?
     C'est surtout de la fréquentation des villes énormes, c'est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant. Vous-même, mon cher ami, n'avez-vous pas tenté de traduire en une chanson le cri strident du Vitrier, et d'exprimer dans une prose lyrique toutes les désolantes suggestions que ce cri envoie jusqu'aux mansardes, à travers les plus hautes brumes de la rue?
     Mais, pour dire le vrai, je crains que ma jalousie ne m'ait pas porté bonheur. Sitôt que j'eus commencé le travail, je m'aperçus que non-seulement je restais bien loin de mon mystérieux et brillant modèle, mais encore que je faisais quelque chose (si cela peut s'appeler quelque chose) de singulièrement différent, accident dont tout autre que moi s'enorgueillirait sans doute, mais qui ne peut qu'humilier profondément un esprit qui regarde comme le plus honneur du poëte d'accomplir juste ce qu'il a projeté de faire.
     Votre bien affectionné,

                                                        C. Baudelaire.

    Préface de Le Spleen de Paris, 1869 (Éd. Gallimard, Pléiade)

Texte C

A une heure du matin

    Enfin ! seul ! On n'entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous possèderons le silence, le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
     Enfin ! il m'est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D'abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.
     Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l'un m'a demandé si l'on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île); avoir disputé généreusement contre le directeur d'une revue, qui à chaque objection répondait: "C'est ici le parti des honnêtes gens", ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d'acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m'a prié de lui dessiner un costume de Vénustre ; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m'a dit en me congédiant : « Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z... ; c'est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs ; avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez- le, et puis nous verrons » ; m'être vanté (pourquoi?) de plusieurs vilaines actions que je n'ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j'ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain ; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle ; ouf ! est-ce bien fini ?
     Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m'enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j'ai aimés, âmes de ceux que j'ai chantés, fortifiez - moi, soutenez - moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde ; et vous, seigneur mon dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise!

C. Baudelaire, Le Spleen de Paris, X, 1869

Texte D

NOCTURNE DES HÉSITATIONS FAMILIALES

    Il y a des nuits qui finissent dans une gare ! Il y a des gares qui finissent dans les nuits. En avons-nous traversé des rails la nuit. Moi je me suis fait rudoyer par des angles extérieurs de wagon la nuit : j'en ai encore mal au deltoïde. Quand on attendait la sœur aînée, ou le père, cela finissait par ce qu'on ne s'avoue pas : la paire de souliers arrosée de la farine du pain. Mais j'ai un frère qui est désagréable dans une gare : il n'arrive qu'au dernier moment (il a des principes), alors il faut rouvrir une valise qu'un domestique n'avait pas encore apportée ; même devant le guichet, il ne sait pas encore sur quelle gare il doit faire diriger les wagons : il hésite entre Nogent-sur-Marne et les Ponts-de-Cé ou autres. La valise est là, ouverte ! Son billet n'est pas acquis et les becs de gaz essaient en vain de transformer la nuit en jour ou le jour en nuit. Il y a des nuits qui finissent dans une gare, des gares qui finissent dans la nuit. Ah ! maudite hésitation, n'est-ce pas toi qui m'as perdu, et bien ailleurs que dans vos salles d'attente, ô gares !

Max Jacob, Le Cornet à dés, 1917 (Éd. Gallimard)

 

SUJET I :

Questions (4 points)

1 - Étudiez dans les textes d'A Bertrand, de Baudelaire et de M. Jacob, les principaux points communs - thèmes dominants, caractéristiques d'écriture les plus frappantes - ainsi que les principales différences. (2.5 points)

2 - En vous fondant sur l'analyse des différents textes et celle de la Préface au Spleen de Paris de Baudelaire, vous donnerez une brève définition du poème en prose. (1 point)

Commentaire (16 points)

Vous ferez le commentaire du texte d'A Bertrand.

 

SUJET II :

 

Questions (4 points)

1 - Étudiez dans les textes d'A Bertrand, de Baudelaire et de M. Jacob, les principaux points communs - thèmes dominants, caractéristiques d'écriture les plus frappantes - ainsi que les principales différences. (2.5 points)

2 - En vous fondant sur l'analyse des différents textes et celle de la Préface au Spleen de Paris de Baudelaire, vous donnerez une brève définition du poème en prose. (1 point)

 

Composition française (16 points)

Dans quelle mesure une forme de prose poétique telle que vous l'avez découverte dans les trois textes proposés, et éventuellement dans d'autres textes, favorise-t-elle l'expression de la rêverie ?

 

SUJET III :

 

Questions (4 points)

1 - Étudiez dans les textes d'A Bertrand, de Baudelaire et de M. Jacob, les principaux points communs - thèmes dominants, caractéristiques d'écriture les plus frappantes - ainsi que les principales différences. (2.5 points)

2 - En vous fondant sur l'analyse des différents textes et celle de la Préface au Spleen de Paris de Baudelaire, vous donnerez une brève définition du poème en prose. (1 point)

Invention (16 points)

Vous rédigerez, en prose poétique, un récit onirique, c'est-à-dire un récit présentant les caractéristiques du rêve. Vous utiliserez de la manière qui vous conviendront les deux phrases qui ouvrent le poème de Max Jacob : "Il y a des nuits qui finissent dans une gare ! Il y a des gares qui finissent dans les nuits."