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Vous devez lire la totalité du dossier (textes et questions) avant de choisir le sujet que vous traiterez. Deux questions sont communes à tous les sujets : elles permettent d'approfondir la lecture du texte. La troisième question est reliée plus précisément à chaque type d'écriture : elle est destinée à vous aider dans l'élaboration de votre production écriture.

Textes et documents

A.     Marguerite Yourcenar, Préface à Mishima ou la Vision du vide (1980)

B.     Robert Payne, Introduction à Malraux (1970)

C.     Olivier Todd, Introduction à Albert Camus, une vie (1996)

D.    Charles Sainte-Beuve, Portrait de Vigny (1864)

 

Yukio Mishima, écrivain japonais (1925-1970), cultiva les vertus traditionnelles des samouraïs jusqu’au choix de sa mort : il se suicida par un « hara-kiri » public. Marguerite Yourcenar (1903-1987) fut essayiste, poète, traductrice et romancière. 

préface  

    Il est toujours difficile de juger un grand écrivain contemporain : nous manquons de recul. Il est plus difficile encore de le juger s’il appartient à une autre civilisation que la nôtre, envers laquelle l’attrait de l’exotisme ou la méfiance envers l’exotisme entrent en jeu. Ces chances de malentendu grandissent lorsque, comme c’est le cas de Yukio Mishima, les éléments de sa propre culture et ceux de l’Occident, qu’il a avidement absorbés, donc pour nous le banal et pour nous l’étrange, se mélangent dans chaque œuvre en des proportions différentes et avec des effets et des bonheurs variés. C’est ce mélange, toutefois, qui fait de lui dans nombre de ses ouvrages un authentique représentant d’un Japon lui aussi violemment occidentalisé, mais marqué malgré tout par certaines caractéristiques immuables. La façon dont chez Mishima les particules traditionnellement japonaises ont remonté à la surface et explosé dans sa mort fait de lui, par contre, le témoin, et au sens étymologique du mot, le martyr[1], du Japon héroïque qu’il a pour ainsi dire rejoint à contre-courant.

Mais la difficulté croît encore – de quelque pays et de quelque civilisation qu’il s’agisse -, quand la vie de l’écrivain a été aussi variée, riche, impétueuse, ou parfois savamment calculée que son œuvre, qu’on distingue dans l’une comme dans l’autre les mêmes défauts, les mêmes roueries[2] et les mêmes tares, mais aussi les mêmes vertus et finalement la même grandeur. Inévitablement, un rapport instable s’établit entre l’intérêt que nous portons à l’homme et celui que nous portons à ses livres. Le temps n’est plus où l’on pouvait goûter Hamlet sans se soucier beaucoup de Shakespeare : la grossière curiosité pour l’anecdote biographique est un trait de notre époque, décuplée par les méthodes d’une presse et de media s’adressant à un public qui sait de moins en moins lire. Nous tendons tous à tenir compte, non seulement de l’écrivain, qui, par définition s’exprime dans ses livres, mais encore de l’individu, toujours contradictoire et changeant, caché ici et visible là, et, enfin, surtout peut-être, du personnage, cette ombre ou ce reflet que parfois l’individu lui-même (c’est le cas pour Mishima) contribue à projeter par défense ou par bravade, mais en deçà et au-delà desquels l’homme réel a vécu et est mort dans ce secret impénétrable qui est celui de toute sa vie.

Marguerite YOURCENAR, Mishima ou la Vision du vide (1980

B -

INTRODUCTION

 

Il arrive parfois qu’un homme soit éclipsé par sa propre légende, jusqu’à devenir une personne totalement différente. Il en vient à ressembler à l’une de ces statues de jeunes héros, en bronze, perdues dans un naufrage sur la côte grecque, il y a deux mille ans et que les plongeurs retrouvent, couvertes de coquillages. On s’imagine avoir découvert une image de Zeus, orné de barbe, d’un sceptre et d’une robe blanche. La barbe tombe, la croûte accumulée par les siècles éclate et ce qu’on croyait être le seigneur de l’univers apparaît comme un jeune éphèbe[3] brandissant un javelot.

Il en est de même avec André Malraux : les légendes ont tellement obscurci son image que nous risquons fort de ne jamais le voir comme il est. Romancier, soldat, révolutionnaire, philosophe, orateur, archéologue, aventurier, critique d’art et ministre de la Culture, il semble appartenir à un monde à l’écart des préoccupations humaines courantes, enveloppé de légende et de mystère. Lorsqu’il parle, c’est d’un ton autoritaire et définitif et lorsqu’il se tait, on entend encore sa voix. On sait peu de chose sur sa vie privée. Bien avant d’exercer des fonctions officielles, il était entouré de mystère.

C’est en partie son propre choix, car il est naturellement secret, veille à protéger sa vie privée, estime rarement utile de parler de ses œuvres et refuse la polémique.

Il a beaucoup sacrifié à la déesse du silence et pas seulement dans Les Voix[4]. On trouve beaucoup d’omissions entre les lignes de ses ouvrages, qui sont toujours autobiographiques même lorsqu’ils mettent en scène des personnages qui ne lui ressemblent absolument pas. Ayant révélé une si grande partie de lui-même, il a soigneusement évité d’être l’otage des biographes.

Une étude de Malraux se heurte donc à d’exceptionnels obstacles. Son existence n’a pas connu de cheminement simples et les repères habituels manquent souvent. Le biographe patient, cherchant à pénétrer l’écran de soie des légendes, doit inévitablement se demander comment elles sont créées. Il doit progresser d’un menu fait vérifiable à un autre, sachant qu’il y en aura finalement assez pour nous permettre d’y voir clair ; le garçon de seize ans au javelot apparaît, ou du moins pouvons-nous reconstituer sa silhouette. Quelques mystères demeurent, mais ils sont inhérents à tout homme.

Robert PAYNE, Malraux (1970)
traduit de l’américain par Pierre Rocheron.


C -

George Orwell[5] récusa d’avance ses biographes. L’auteur de L’Étranger – n’oubliant jamais qu’il était Camus – protégea les siens et sa vie privée. Pudique, il se méfiait du biophage[6] sous tout biographe : il se livra assez peu à Jean-Claude Brisville, Germaine Brée, Roger Quilliot et Carl Viggiani, qui l’interrogèrent sur sa vie.

            En 1978, le pionnier Herbert Lottman s’intéressa à Camus en tant qu’homme. J’ai tenté de le cerner sans oublier qu’il fut d’abord écrivain. Au long d’enquêtes en France, Tchécoslovaquie, Italie, au cours d’entretiens avec des Français, des Algériens, des Américains, des Anglais, explorant archives privées et publiques –dans les dossiers coloniaux à Aix ou dans les rapports du Komintern[7] à Moscou- j’eus souvent le sentiment de chercher à marcher sur l’horizon. « Il n’est pas de vraie création sans secret », disait Camus. Comment dévider l’écheveau d’un destin sans couper les fils les plus faibles à chaque nœud ?

            Albert Camus, une vie : celle que j’esquisse. Il y a cent biographies possibles pour tout être humain, remarque J.-B. Pontalis. J’ai dégagé, j’espère, les moments et les personnages importants d’une vie. Je m’appuie, entre autres, sur des témoignages. Une personnalité littéraire a de vrais ennemis pendant sa vie et presque autant de faux amis après sa mort. Historiens, juges, biographes, tous butent sur la fragilité des témoignages. Trente-cinq ans après la mort de Camus, il était temps de trier. Certains intimes demeureraient mal connus ou inconnus jusqu’à maintenant anonymes parfois dans la réserve d’une amitié ou d’un amour. Deuil accompli, des proches se confient. Avant le décès de Francine Camus[8], le 24 décembre 1979, la décence aussi imposait des réserves.

Olivier TODD, Albert Camus, une vie (1996)

 

           D -

 

Charles Sainte-Beuve (1804-1869) fut écrivain puis journaliste. Alfred de Vigny (1797-1863) fut un des écrivains romantiques français les plus marquants. Il connut, dans sa vie littéraire, amoureuse et politique, une série de déceptions sensibles dans son œuvre qu’il qualifie lui-même d’« épopée de la désillusion ». Son roman  Stello (1832) et son drame Chatterton (1835) font du poète une victime solitaire de la société. 

 

 

            De tous les éléments contradictoires combinés et pétris ensemble, et bien d’autres que j’ignore, il était résulté, à la longue, dans cette nature poétique et fine une infiltration sensible, une ironie particulière qui n’était qu’à lui, l’ironie de l’ange dont la lèvre a bu à l’éponge imbibée de vinaigre et de fiel[9]. Pendant plus de vingt-cinq ans, à qui l’observait bien, l’auteur de Stello et de Chatterton, retranché dans sa discrétion hautaine, put paraître un malade de lui-même, d’un genre de maladie subtile et rare, propre aux choses précieuses. « Il est malade, me disait un jour quelqu’un qui le connaissait bien, de la maladie des perles[10]. On ne les guérit qu’en les portant. »

            Si on le portait en effet, c’est-à-dire si on l’écoutait, si on consentait à ne rien perdre de ses paroles, si l’on perçait par delà cette couche première et comme ce premier enduit d’un amour-propre à la fois satisfait et souffrant, on retrouvait l’amabilité, la distinction poétique infinie, les images, les comparaisons ingénieuse et méditées. Quelqu’un a dit : « Il faut écrire comme on parle, et ne pas parler comme on écrit. » M. de Vigny ne suivait pas le précepte : il conversait comme il écrivait ; il pointillait[11] chaque mot ; il laissait peu pénétrer d’idées étrangères dans le tissu serré et le fin réseau de sa métaphore et de son raisonnement. Mais ce qui est certain, c’est que dans le tête-à-tête il dévidait devant vous de fort jolies choses, des choses pensées et perlées, lorsqu’on lui laissait le temps de les dire et qu’on avait la patience de les entendre.

 

Charles SAINTE-BEUVE, Portrait de Vigny (1864

 

Sujet I

Questions : 4 points

A.      Classez et formulez brièvement les difficultés et les obstacles que les quatre biographes ont rencontrés dans leur démarche.(2 points)

B.       Montrez que la dernière phrase du texte de Marguerite Yourcenar (texte A) s’applique parfaitement au Portrait de Vigny par Sainte-Beuve (texte D). (2 points)

Commentaire : 16 points

Proposez un commentaire composé de l’extrait du Portrait de Vigny par Sainte-Beuve (texte D).

 

Sujet II

Questions : 4 points

A.      Classez et formulez brièvement les difficultés et les obstacles que les quatre biographes ont rencontrés dans leur démarche.(2 points)

B.       Marguerite Yourcenar (texte A) et Robert Payne (texte B) portent-ils le même intérêt aux événements survenus dans la vie des écrivains ? Justifiez votre réponse à l’aide d’éléments précis du texte. (2 points)

Dissertation : 16 points

Dans le texte n°4, Olivier Todd rapporte une pensée de Jean-Bernard Pontalis : « Il y a cent biographies possibles pour tout être humain. » Comment expliquez-vous cela ? Vous répondrez par un développement organisé et illustré d’exemples que vous emprunterez aussi bien aux quatre textes du corpus qu’aux œuvres étudiées au cours de l’année et à vos propres lectures.

 

Sujet III

Questions : 4 points

A.      Classez et formulez brièvement les difficultés et les obstacles que les quatre biographes ont rencontrés dans leur démarche.(2 points)

B.       Dans les textes B, C et D, comment les biographes expliquent-ils le secret dont s’entourèrent les trois écrivains qu’ils évoquent ? (2 points)

Invention : 16 points

Rédigez un dialogue où un biographe s’emploie à vaincre les réserves et les réticences de la personnalité dont il veut écrire la biographie, en cherchant à le convaincre  et de le persuader. Vous déciderez s’il y parvient ou non. Les interlocuteurs sont à votre choix.



[1] « martyr » vient d’un mot grec qui signifie « témoin ».

[2] rouerie : ruse, dissimulation.

[3] Éphèbe : adolescent, jeune homme

[4] Les Voix du silence (1951), essai où André Malraux s’interroge sur la création artistique.

[5] George Orwell : essayiste et romancier britannique (1903-1950).

[6] biophage : (néologisme) étymologiquement : « mangeur, dévoreur de vie ».

[7]Komintern : Troisième internationale communiste. Camus appartint brièvement au Parti Communiste, puis prit ses distances.

[8] Francine Camus : épouse d’Albert Camus.

[9] Allusion à un passage des Évangiles : les soldats romains donnaient à boire du vinaigre  au Christ crucifié.

[10] Une tradition affirme que les perles des bijoux meurent quand elles ne sont pas portées.

[11] Pointiller : (ici) choisir avec une extrême minutie