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Textes et documents
Texte A : Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal
(1857), poème XXII, Oeuvres complètes, tome I, Pléiade, Gallimard,
1975.
Texte B : Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, Petits poèmes
en prose (1869), Oeuvres complètes, tome I, Bibliothèque de
la Pléiade, Gallimard
Texte C : Guy de Maupassant, La Chevelure, nouvelle de mai 1884,
Pléiade, Gallimard, 1979.
Ô Toison, moutonnant jusque sur l'encolure!
Ô boucles ! Ô parfum chargé; de nonchaloir!
Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure,
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir!
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique!
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour, nage sur ton parfum.
J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l'ardeur des climats;
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève!
Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts:
Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur;
Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.
Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse!
Infinis bercements du loisir embaumé!
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron.
Longtemps!toujours!ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde!
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume a longs traits le vin du souvenir?
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal
(1857), poème XXII, Oeuvres complètes, tome I, Pléiade,
Gallimard, 1975.
Laisse moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur
de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme
altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main
comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans
l'air.
Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout
ce que je sens! tout ce que j'entends dans tes cheveux! Mon
âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes
sur la musique.
Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de
voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont
les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace
est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée
par les feuilles et par la peau humaine.
Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port
fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes
nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures
fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle
chaleur.
Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve
les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans
la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible
du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.
Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire
l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre; dans la nuit de
ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical;
sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs
combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco..
Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes
et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques, il me semble
que je mange des souvenirs.
Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris,
Petits poèmes en prose (1869), Oeuvres complètes, tome
I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard
Vraiment, pendant huit jours, j'adorai ce meuble.
J'ouvrai à chaque instant ses portes, ses tiroirs; je le maniais
avec ravissement, goûtant toutes les joies intimes de la possession.
Or, un soir, je m'aperçus, en tâtant l'épaisseur d'un panneau,
qu'il devait y avoir là une cachette. Mon cur se mit à
battre, et je passai la nuit à chercher le secret sans le pouvoir
découvrir.
J'y parvins le lendemain en enfonçant une lame dans une fente
de la boiserie. Une planche glissa et j'aperçus, étalée sur
un fond de velours noir, une merveilleuse chevelure de femme !
Oui, une chevelure, une énorme natte de cheveux blonds, presque
roux, qui avaient dû être coupés contre la peau, et liés par
une corde d'or.
Je demeurai stupéfait, tremblant, troublé ! Un parfum presque
insensible, si vieux qu'il semblait l'âme d'une odeur, s'envolait
de ce tiroir mystérieux et de cette surprenante relique.
Je la pris, doucement, presque religieusement, et je la tirai
de sa cachette. Aussitôt elle se déroula, répandant son flot
doré qui tomba jusqu'à terre, épais et léger, souple et brillant
comme la queue en feu d'une comète.
Une émotion étrange me saisit. Qu'était-ce que cela ? Quand ?
comment ? pourquoi ces cheveux avaient-ils été enfermés
dans ce meuble ? Quelle aventure, quel drame cachait ce souvenir
? Qui les avait coupés ? un amant, un jour d'adieu ? un mari,
un jour de vengeance ? ou bien celle qui les avait portés sur
son front, un jour de désespoir ?
Était-ce à l'heure d'entrer au cloître qu'on avait jeté là cette
fortune d'amour, comme un gage laissé au monde des vivants ?
Était-ce à l'heure de la clouer dans la tombe, la jeune et belle
morte, que celui qui l'adorait avait gardé la parure de sa tête,
la seule chose qu'il pût conserver d'elle, la seule partie vivante
de sa chair qui ne dût point pourrir, la seule qu'il pouvait
aimer encore et caresser, et baiser dans ses rages de douleur
?
N'était-ce point étrange que cette chevelure fût demeurée ainsi,
alors qu'il ne restait plus une parcelle du corps dont elle
était née ?
Elle me coulait sur les doigts, me chatouillait la peau d'une
caresse singulière, d'une caresse de morte. Je me sentais attendri
comme si j'allais pleurer.
Je la gardai longtemps, longtemps en mes mains, puis il me sembla
qu'elle m'agitait, comme si quelque chose de l'âme fût resté
caché dedans. Et je la remis sur le velours terni par le temps,
et je repoussai le tiroir, et je refermai le meuble, et je m'en
allai par les rues pour rêver.
Guy de Maupassant, La Chevelure, nouvelle de mai
1884, Contes et nouvelles de Maupassant, Pléiade, Gallimard,
1979
SUJET I :
QUESTIONS : 4 POINTS
1. " Tes cheveux contiennent tout un rêve." Étudiez les
éléments qui constituent ce rêve dans les deux textes de Baudelaire.
(2 points)
2. En quoi la rêverie chez Maupassant se distingue-t-elle de celle
qui se développe chez Baudelaire ? (2 points)
COMMENTAIRE : 16 POINTS
Vous ferez un commentaire des trois dernières strophes du texte
A depuis "je plongerai..." jusqu'à "...du souvenir
?".
SUJET II :
QUESTIONS : 4 POINTS
1. " Tes cheveux contiennent tout un rêve." Étudiez les
éléments qui constituent ce rêve dans les deux textes de Baudelaire.
(2 points)
2. En quoi la rêverie chez Maupassant se distingue-t-elle de celle
qui se développe chez Baudelaire ? (2 points)
COMPOSITION FRANÇAISE : 16 POINTS
Vers ? Poème en prose ? Prose poétique ? En prenant appui sur les
trois textes, et sur vos lectures personnelles, vous expliquerez
dans une argumentation détaillée à quel type d'écriture vont vos
préférences.
SUJET III :
QUESTIONS : 4 POINTS
1. " Tes cheveux contiennent tout un rêve." Étudiez les
éléments qui constituent ce rêve dans les deux textes de Baudelaire.
(2 points)
2. En quoi la rêverie chez Maupassant se distingue-t-elle de celle
qui se développe chez Baudelaire ? (2 points)
INVENTION : 16 POINTS
Plusieurs pages après l'extrait cité, la nouvelle de Maupassant
s'achève par ces phrases :
Le médecin reprit en haussant les épaules :
"L'esprit de l'homme est capable de tout."
En prenant appui sur ce qui prépare cette chute dans le texte de
Maupassant, vous inventerez un dénouement qui se terminera par cette
phrase.
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