Texte A : Alexandre DUMAS-fils, La Dame aux camélias (1848),
roman extrait du chapitre 10 ;
Texte B : Alexandre DUMAS-fils, La Dame aux camélias (1852),
drame, extrait de l'acte I, scènes 9 et 10 ;
Texte C : René de CECCATTY, "Le temps du rêve",
avertissement de l'auteur à sa version théâtrale de La Dame
aux camélias (2000), adaptée par René de Ceccatty à partir
du roman d'Alexandre Dumas-fils ;
Texte D : René de CECCATTY, La Dame aux camélias (2000),
adaptation théâtrale modernisée du roman d'Alexandre Dumas-fils,
extrait du "tableau VI".
Texte A
- Marguerite Gautier est une courtisane, c'est -à-dire une
prostituée de luxe, souffrant de la tuberculose tout en
menant la vie frénétique et festive d'une demi-mondaine.
Le jeune Armand Duval, amoureux d'elle, la rejoint dans
une chambre, où elle s'est réfugiée au milieu d'une fête,
prise d'un nouvel accès de sa maladie.
-
-
- La chambre où elle s'était réfugiée n'était éclairée que
par une seule bougie posée sur une table.
- Renversée sur un grand canapé, sa robe défaite, elle tenait
une main sur son coeur et laissait pendre l'autre. Sur la
table il y avait une cuvette d'argent à moitié pleine d'eau
; cette eau était marbrée de filets de sang.
- Marguerite, très pâle et la bouche entr'ouverte, essayait
de reprendre haleine. Par moments, sa poitrine se gonflait
d'un long soupir qui, exhalé, paraissait la soulager un
peu, et la laissait pendant quelques secondes dans un sentiment
de bien-être.
- Je m'approchai d'elle, sans qu'elle fît un mouvement,
je m'assis et pris celle de ses mains qui reposait sur le
canapé.
- Ah! C'est vous? Me dit-elle avec un sourire.
- Il paraît que j'avais la figure bouleversée, car elle
ajouta :
- Est-ce que vous êtes malade aussi?
- Non ; mais vous, souffrez-vous encore?
- Très peu ; et elle essuya avec son mouchoir les
larmes que la toux avait fait venir à ses yeux ; je suis
habituée à cela maintenant.
- Vous vous tuez, madame, lui dis-je alors d'une voix
émue ; je voudrais être votre ami, votre parent, pour vous
empêcher de vous faire mal ainsi.
- Ah! Cela ne vaut vraiment pas la peine que vous
vous alarmiez, répliqua-t-elle d'un ton un peu amer ; voyez
si les autres s'occupent de moi : c'est qu'ils savent bien
qu'il n'y a rien à faire à ce mal-là.
- Après quoi elle se leva et, prenant la bougie, elle la
mit sur la cheminée et se regarda dans la glace.
- Comme je suis pâle! Dit-elle en rattachant sa robe
et en passant ses doigts sur ses cheveux délissés. Ah! Bah!
Allons nous remettre à table.
- Venez-vous? Mais j'étais assis et je ne bougeais pas.
- Elle comprit l'émotion que cette scène m'avait causée,
car elle s'approcha de moi et, me tendant la main, elle
me dit :
- Voyons, venez.
- Je pris sa main, je la portai à mes lèvres en la mouillant
malgré moi de deux larmes longtemps contenues.
Texte B
SCÈNE IX
MARGUERITE, seule, essayant de reprendre sa respiration.
Ah! ... (Elle se regarde dans la glace.) Comme je suis pâle!...
Ah!...
Elle met sa tête dans ses mains et appuie ses coudes sur la
cheminée.
SCÈNE X
MARGUERITE, ARMAND.
ARMAND, rentrant. Eh bien, comment allez-vous,
madame?
MARGUERITE. Vous, monsieur Armand! Merci, je vais mieux...
D'ailleurs, je suis accoutumée...
ARMAND. Vous vous tuez! Je voudrais être votre ami,
votre parent, pour vous empêcher de vous faire mal ainsi.
MARGUERITE. Vous n'y arriveriez pas. Voyons,
venez! Mais qu'avez-vous?
ARMAND. Ce que je vois...
MARGUERITE. Ah! vous êtes bien bon! Regardez les autres,
s'ils s'occupent de moi.
ARMAND. Les autres ne vous aiment pas comme je vous
aime.
MARGUERITE. C'est juste; j'avais oublié ce grand amour.
ARMAND. Vous en riez?
MARGUERITE. Dieu m'en garde! j'entends tous les jours
la même chose; je n'en ris plus.
ARMAND. Soit; mais cet amour vaut bien une promesse
de votre part.
MARGUERITE. Laquelle?
ARMAND. Celle de vous soigner.
Texte C
Si on lit la pièce de Dumas, on peut percevoir
rapidement tout ce qui fait l'artifice du théâtre de la seconde
moitié du 19ème siècle.[...]
La pièce fut d'abord lue au Théâtre-Historique, mais le ministre
de l'Intérieur, Léon Faucher, la fit interdire avant la première
et ordonna la fermeture du théâtre. Elle ne fut donc créée
que trois ans plus tard au Vaudeville. L'expression des sentiments,
la mise en place des personnages, l'évolution dramatique n'ont
rien de réaliste, mais usent d'un langage naturaliste et emphatique,
même soumis au jugement de tous, la pièce paraissait communiquer
une émotion immédiate.
Alexandre Dumas fils était embarrassé pour
représenter sur scène des situations qui pouvaient passer
pour scabreuses, puisqu'il y était question de la vénalité,
de la double vie des notables, de la respectabilité et de
la déchéance. Il avait donc pris un certain nombre de précautions
oratoires qui se manifestaient dans des discours puritains.
Dans son roman, il avait rencontré un problème analogue qu'il
avait résolu à travers son narrateur, qui ne cessait de rappeler
que, loin de faire l'apologie du " vice ", il avait
voulu tracer le portrait d'une femme qui dépassait, par son
humanité et par la sincérité de son amour, sa condition de
courtisane. Mais l'essentiel de son propos était ailleurs
et c'est cela qui m'a intéressé. Il s'agissait pour lui de
représenter la passion surgie sur un terrain qui n'aurait
pas dû la rendre possible, entre deux êtres humains très différents,
mais quunissait à leur insu, une même conception de
l'amour.
René de Ceccatty, " Le temps du rêve ",
avertissement à son adaptation moderne de La Dame aux Camélias
d'après le roman d'Alexandre Dumas-fils, La Dame aux Camélias,
Théâtre/ Seuil, 2000, pp 8 - 9.
Texte D
MARGUERITE : Je suis fatiguée. Je ne sais
pas. Je ne veux pas savoir. Ne prenez pas cette mine dramatique.
Je ne suis pas morte. Restez. Je suis rassurée de vous savoir
près de moi. Je suis seule sans l'être en vous sachant là.
Vous êtes pâle. Avez-vous la même maladie que moi ?
ARMAND : Je voudrais être malade à votre place. Est-ce que
vous souffrez ?
MARGUERITE: Très peu. J'y suis habituée.
ARMAND : A mener cette vie, vous vous tuez.
MARGUERITE (se voyant dans un miroir ) : Comme je suis pâle
! Vous avez raison. Je me tue. Et alors ? (Il reste muet).
Vous êtes un enfant- Ecoutez, je ne dors pas. Il faut bien
que je me distraie.
ARMAND: Mais avec un... Rodolphe de Nevers... avec un Duc
de Bassano...
MARGUERITE : Avec le premier je m'ennuie et le second me poursuit
de sa jalousie.
ARMAND : C'est donc une piètre distraction.
MARGUERITE : Aussi n'est-ce pas avec eux que j'entends me
divertir. ARMAND : Êtes-vous sûre d'avoir besoin de divertissement
?
MARGUERITE : De quoi d'autre ? D'amour ? J'en connais l'apparence,
ce n'est déjà pas si mal.
ARMAND: L'apparence ? C'est-à-dire ?
MARGUERITE: Séduire, changer.
ARMAND: Jouir ?
MARGUERITE Vous me posez la question sur un ton qui condamne
le mot. Comme vous êtes chaste.
ARMAND : Qui vous l'assure ?
MARGUERITE Votre regard. Votre voix. Votre sérieux. Vous avez
une maîtresse ? Laissez-moi deviner. J'imagine une petite
bourgeoise fort tendre et fort sentimentale. Qui serait bien
malheureuse de vous voir ici, près de moi. à cette heure.
Qui vous attend peut-être?
ARMAND : J'avais pour maîtresse une femme comme vous la décrivez.
MARGUERITE : Et après ? Car je comprends qu'il y a un après,
puisqu'il y a un avant.
ARMAND : Ses lettres mélancoliques me faisaient sourire.
MARGUERITE : Vous ? Vous êtes capable de cette dureté ? La
dureté qui fait sourire de l'amour qu'on suscite ?
ARMAND : Je comprends le mal que je lui ai fait, par celui
que j'éprouve quand...
MARGUERITE : Quand ? Vous ne voulez pas poursuivre ? Il vaut
mieux me laisser maintenant. Ne vous occupez pas de moi. Cela
ne vaut pas la peine. Voyez si les autres se soucient de moi.
Ils savent bien qu'il n'y a rien à faire. (Il reste muet,
immobile). Vous ne partez pas ? Une fille comme moi, vous
savez, une de plus ou de moins....
ARMAND : Que disent les médecins ?
MARGUERITE : Que le sang que je crache n'est pas bon.
ARMAND : Soignez -vous.
MARGUERITE : Pourquoi ? Pour qui ? On se soigne quand on a
des amis à qui l'on veut épargner la douleur de sa perte.
René de Ceccatty, La Dame aux Camélias, adaptation
théâtrale modernisée d'après le roman
d'Alexandre Dumas-fils, extrait du tableau VI, " Le Salon
de Marguerite ", Théâtre/ Seuil 2000, pp. 74 à 78