Dabord,
ce mot " description " est devenu impropre. Il est aujourd'hui
aussi mauvais que le mot " roman ", qui ne signifie plus rien,
quand on lapplique à nos études naturalistes. Décrire nest plus notre
but ; nous voulons simplement compléter et déterminer. Par exemple, le zoologiste
qui, en parlant dun insecte particulier se trouverait forcé détudier
longuement la plante sur laquelle vit cet insecte, dont il tire son être, jusqu'à
sa forme et sa couleur, ferait bien une description ; mais cette description
entrerait dans lanalyse même de linsecte, il y aurait là une nécessité
de savant, et non un exercice de peintre. Cela revient à dire que nous ne décrivons
plus pour décrire, par un caprice et un plaisir de rhétoriciens. Nous estimons
que lhomme ne peut être séparé de son milieu, quil est complété par
son vêtement, par sa maison, par sa ville, par sa province ; et, dès lors,
nous ne noterons pas un seul phénomène de son cerveau ou de son cur, sans
en chercher les causes ou le contrecoup dans le milieu. De là ce quon appelle
nos éternelles descriptions. Nous avons fait à la nature,
au vaste monde, une place tout aussi large quà lhomme. Nous nadmettons
pas que lhomme seul existe et que seul il importe, persuadés au contraire
quil est un simple résultat, et que, pour avoir le drame humain réel et
complet, il faut le demander à tout ce qui est. Je sais bien que ceci remue les
philosophies. Cest pourquoi nous nous plaçons au point de vue scientifique,
à ce point de vue de lobservation et de lexpérimentation, qui nous
donne à lheure actuelle les plus grandes certitudes possibles. On
ne peut shabituer à ces idées, parce quelles froissent notre rhétorique
séculaire. Vouloir introduire la méthode scientifique dans la littérature paraît
dun ignorant, dun vaniteux et dun barbare. Eh ! bon Dieu !
ce nest pas nous qui introduisons cette méthode ; elle sy est
bien introduite toute seule, et le mouvement continuerait, même si on voulait
lenrayer. Nous ne faisons que constater ce qui a lieu dans nos lettres modernes.
Le personnage ny est plus une simple abstraction psychologique, voilà ce
que tout le monde peut voir. Le personnage y est devenu un produit de lair
et du sol, comme la plante ; cest la conception scientifique. Dès ce
moment, le psychologue doit se doubler dun observateur et dun expérimentateur,
sil veut expliquer nettement les mouvements de lâme. nous cessons
dêtre dans les grâces littéraires dune description en beau style ;
nous sommes dans létude exacte du milieu, dans la constatation des états
du monde extérieur qui correspondent aux états intérieurs des personnages. Je
définirai donc la description : un état du milieu qui détermine et complète
lhomme. Zola, Du roman, 1880. |