| Introduction
: quelques éléments biographiques. Le Sénégal
se situe en Afrique occidentale, sur l'océan atlantique. Longtemps, il a été une
possession française (jusqu'en 1958): en 1902, Dakar est devenue la capitale de
l'Afrique Occidentale Française.Le Sénégal se situe en Afrique occidentale, sur
l'océan atlantique. Longtemps, il a été une possession française (jusqu'en 1958):
en 1902, Dakar est devenue la capitale de l'Afrique Occidentale Française. Léopold
Sedar Senghor est né à Joal, au Sénégal, en 1906. Il est d'origine sérère, c'est-à-dire
qu'il est issu d'un peuple vivant principalement dans le Siné-Saloum et sur ce
qu'on appelle la "petite côte", au Sud de la presqu'île du Cap Vert.
D'après la tradition orale au Sénégal, c'est-à-dire d'après ce qui se transmet
oralement de génération en génération, les Sérères seraient les premiers habitants
du pays: on leur attribue de nombreux vestiges archéologiques, tels que des tumulus,
des restes métallurgiques et des objets de cuivre. A l'origine, les Sérères
étaient des animistes: comme vous le savez sans doute, l'animisme est l'attitude
religieuse traditionnelle en Afrique, et consiste à attribuer aux choses une âme
analogue à l'âme humaine (si tant est que l'âme humaine existe). Historiquement,
les Sérères ont fui les rives du fleuve Sénégal, sous la pression de l'Islam,
en particulier sous la pression d'un peuple islamisé d'Afrique occidentale, les
Toucouleurs. Car, en Afrique noire, animisme et Islam coexistent souvent, et n'ont
pas toujours cohabité pacifiquement dans le passé. Généralement, les Sérères
se sont convertis au christianisme. On ne s'étonnera donc pas de trouver chez
Senghor un mélange de traditions animistes et de foi chrétienne. Retour Senghor
fait ses études à Dakar, puis à Paris, où il rencontre Aimé Césaire, poète de
la Martinique: descendant des anciens esclaves déportés de leur Afrique natale
vers l'Amérique, il traduit dans sa poésie la révolte du colonisé contre le colonisateur.
Au moment où Senghor le rencontre, il vient de formuler le concept de négritude,
qui désigne l'ensemble des caractères, des manières de penser, de sentir propres
à la "race" noire (je mets des guillemets à ce mot, car la notion de
"race" n'est pas fondée scientifiquement). Senghor citera Césaire, notamment,
dans le texte qui clôt les Ethiopiques, la postface intitulée Comme les lamantins
vont boire à la source (pages 155-168). Senghor suit une filière d'élite:
à l'École normale supérieure, il rencontre notamment le futur premier ministre,
puis président, Georges Pompidou. En 1935, il passe l'agrégation de grammaire. Retour 3.
L'homme politique. Après la Libération, en 1945,
il est député à l'Assemblée constituante. Il participe alors à la rédaction de
la Constitution de la Quatrième République; il est même secrétaire d'État en 1955-1956,
alors qu'Edgar Faure est président du Conseil (c'est-à-dire l'équivalent de Premier
ministre). ` En 1948, il a publié une Anthologie de la nouvelle poésie nègre
et malgache de langue française, précédée d'une préface de Jean-Paul Sartre~("malgache"
signifie "de Madagascar", et je rappelle que l'île de Madagascar est
située dans l'océan Indien, au Sud-Est de l'Afrique, dont elle est séparée par
le canal de Mozambique). En 1958, le Sénégal devient une république autonome,
mais n'est pas encore véritablement indépendant. Fondateur de l'Union Progressiste
Sénégalaise (avec Mamamou Dia), Senghor devient président de la République du
Sénégal en 1960, l'année de l'indépendance. Il s'efforce de favoriser le dialogue
entre les cultures, et, en 1966, il organise à Dakar le premier festival mondial
des Arts nègres. En 1980, après avoir assuré sa succession, il se retire de
la vie politique sénégalaise. Ce qu'il faut retenir de lui, à l'issue de cette
brève présentation, c'est essentiellement le caractère métis de sa culture, à
la fois africaine et française. La négritude chez lui va de pair avec ce qu'il
appelle la francité. Pour entrer dans la poésie de Senghor, qui, a priori,
peut semble difficile d'accès, il est commode de partir de la postface, intitulée
Comme les lamantins vont boire à la source. Les schèmes de pensée que nous en
extrairons - les schémas, si vous préférez -, pourront être testés, de manière
transversale, sur l'ensemble des textes - ce qui sera plus rassurant pour vous,
s'agissant de ces textes faussement déconcertants. Retour 1.
Quand nommer, c'est rendre présent Dans la postface, page
158, Senghor se défend de vouloir faire pittoresque en mentionnant, dans ses poèmes,
les noms des instruments de musique de son peuple, par exemple. Et il explique
(je cite) que "le message, l'image n'est pas là: elle est dans la simple
nomination des choses", dans le simple fait de nommer les choses. Pourquoi
? Parce que, dans la culture dont il vient, le pouvoir du verbe ne se définit
pas comme dans la culture occidentale. En effet, dit-il, dans les langues négro-africaines,
"presque tous les mots sont descriptifs". Qu'est-ce que cela veut dire
? Que dans ces langues, nommer, c'est décrire - c'est donc, véritablement, rendre
présent, - alors que depuis la fin du XIXème siècle, un certain nombre de poètes
tranchais, symbolistes notamment, ont pensé que nommer, c'était désigner les choses
en absence, et, d'une certaine façon, faire briller leur absence. Là, le rapport
du mot aux choses est fort différent: "Le mot y est plus qu'image, il est
image analogique'', écrit Senghor au bas de la page 158. Qu'est-ce à dire ? Dans
la langue française et les langues européennes, pour produire ou créer une image,
nous devons recourir à certaines figures, qui sont essentiellement la métaphore
et la comparaison: c'est par le rapprochement qu'instaurent ces figures entre
deux mots, entre deux choses, que nous suggérons une analogie. On pense, par exemple,
à l'art baudelairien de la comparaison et à la façon dont la comparaison est,
chez lui, liée à la théorie des correspondances. Mais dans les langues que Senghor
appelle "négro-africaines", "il suffit de nommer la chose pour
qu'apparaisse le sens sous le signe. Car tout est signe et sens en même temps
pour les Négro-Africains" (voir le haut de la page 159). Ou, pour le
dire plus clairement, le mot est analogue, en lui-même, à la chose qu'il nomme.
D'où l'importance de la nomination en tant que telle. On comprend mieux, dès
lors, l'importance des vers ou versets où Senghor souligne l'opération de nomination,
nomme la nomination, comme si cette nomination était une incantation, c'est-à-dire
comme si elle rendait la chose présente un peu à la manière d'un charme. Ainsi,
page 99, au tout début du premier poème, intitulé L 'Homme et la Bête, nous lisons:
"Je te nomme Soir ô Soir ambigu, feuille mobile je te nomme." Ici, l'importance
de la nomination est soulignée par une figure d'inversion, puisque le sujet, le
pronom C.O.D., le verbe, et, dans le cas de la première proposition, l'attribut
du C.O.D., sont suivis du vocatif, et qu'ensuite le vocatif précède le groupe
formé du pronom sujet, du pronom C.O.D. et du verbe: c'est un chiasme. Au passage,
d'ailleurs, on pourrait presque considérer, vu le sens, que dans la seconde proposition,
ce que j'ai appelé un vocatif, une apostrophe, est en fait, grammaticalement,
un attribut du pronom C.O.D. te, répondant à la question "quoi ?" ou
"comment ?" Comment te nommé-je ? "...feuille mobile je te nomme",
de même que dans la première proposition, le premier nom "Soir" est
attribut du C.O.D. te. De même, c'est par une nomination que commence le second
poème, intitulé Congo: mais cette fois la nomination est exclamative, et, au lieu
de la formule "je te nomme", nous avons affaire à une apostrophe, et,
dans la phrase suivante, à la présence du substantif "nom": "Oho
! Congo oho ! Pour rythmer ton nom grand sur les eaux sur les fleuves sur toute
mémoire..." Et, un peu plus bas, la nomination incantation est réitérée:
"Oho ! Congo couchée dans ton lit de forêts..." La nomination n'est
pas seulement appel à la présence d'une chose ou d'un être autre, différent de
soi. Dans un cas au moins, elle produit une identification entre le locuteur et
un personnage. Devons-nous simplement considérer dans ce cas que, comme avec le
narrateur dans un texte en prose, l'auteur pose d'emblée un je fictif, un je qui
n'est pas le sien ? Le rapport semble plus complexe: si le locuteur du poème intitulé
Le Kaya-Magan (page 103) commence par dire: "Kaya-Magan je suis ! la personne
première", ce n'est sans doute pas seulement pour imposer au lecteur son
identité; et l'inversion de l'attribut et du verbe n'est sans doute pas là seulement
pour mieux nous l'imposer. Si l'on repense à ce qu'écrit Senghor de l'image analogique
et du pouvoir du verbe, il faut sans doute considérer cette exclamation et l'inversion
qu'on a décrite comme un moyen d'appeler la présence même de Kaya-Magan: comme
si le je du locuteur s'appelait lui-même à la présence, appelait sa propre présence
- ou (mais ce n'est qu'hypothèse) comme si le je du locuteur s'identifiait à Kaya-Magan
par cette opération de nomination. Rappelons que Kaya-Magan est le titre que portait
l'empereur dans une ancienne dynastie du Mali. On peut s'interroger d'ailleurs
sur la suite du vers: "la personne première". Cette expression veut-elle
dire: la personne la plus éminente ? ou veut-elle dire: moi, qui vous parle à
la première personne, je suis - ou je deviens - l'empereur, le Kaya-Magan ? Sans
doute est-ce un peu les deux. Et on note qu'au début de la troisième strophe,
l'exclamation initiale se trouve précédée de la formule "je dis", comme
pour imposer l'évidence de cette identité entre le je et Kaya-Magan: mais si cette
identité était si évidente, pourquoi la marteler ? D'où la question: n'y a-t-il
pas une légère tension, une légère différence entre le je qui dit "je dis"
et le je qui dis "Kaya-Magan je suis" ? Le locuteur, ici, n'investit-il
pas, par une opération incantatoire, l'être et l'identité de cet empereur avec
lequel il se confond ? Ou, ce qui reviendrait au même: si le locuteur est d'emblée
l'empereur, comme un personnage est, souvent, le narrateur de nos romans, n'est-il
pas amené à se nommer lui-même pour investir pleinement son identité d'empereur
? Ailleurs, c'est à l'honneur qu'il faut relier l'importance centrale de la
nomination, lorsque, par exemple, il est question d'un dialogue entre l'auteur
et un personnage existant, contemporain. La proclamation du nom est alors de l'ordre
de l'hommage rendu: et nous voyons se dessiner une économie de la parole, liée
à l'honneur, qui n'est pas sans nous rappeler l'économie de la parole, la circulation
de la parole, qu'on trouvait chez Chrétien de Troyes. Nous devrons, à propos d'autres
aspects, creuser, approfondir cette analogie. Qu'il nous suffise, pour le moment,
de nous reporter, page 106, au poème intitulé Messages, et dédié A Cheik Yaba
Diop, chef de province. Nous y lisons (au bas de la page 106): "Dyôb ! lui
ai-je dit, Beleup de Kaymôr ! Je te respire parfum de Sommier, et proclame ton
nom..." On sent bien, ici, qu'il y a une ambiguïté: grammaticalement, la
proclamation peut aussi bien être celle du nom de Dyôb, chef de province, que
celle du parfum ici mentionné - ce dernier est un arbre fournissant de la gomme.
Mais la suite lève cette ambiguïté: le locuteur s'adresse bel et bien au haut
personnage qui lui a écrit, à qui il répond et à qui il rend grâces. De même,
la proclamation du nom est amicale et honorifique au début du poème intitulé Teddungal,
page 108: "Sali ! je proclame ton nom Sali ! du Fouta-Damga au Cap-Vert."
Ce début de poème confirme à l'évidence que la nomination, ou la proclamation
du nom, ne suffit pas toujours: il s'agit encore de dire que l'on nomme, de dire
que l'on proclame, comme si, par là, on redoublait la proclamation et la nomination.
Entre parenthèses, il semble que le Fouta-Damga soit un massif montagneux d'Afrique
occidentale. La nomination, en tout cas, a le pouvoir de dire, et de convoquer,
I' essence des êtres et des choses: elle marque, notamment, leur différence. Ainsi,
dans la première strophe du poème intitulé L'absent page 110, le poète distingue
sa fonction, et peut-être sa nature, de celles du Conducteur et du Fondateur,
désignations éminemment politiques, me semble-t-il: "Je ne suis pas le Conducteur.
Jamais tracé sillon ni dogme comme le Fondateur / La ville aux quatre portes,
jamais proféré mot à graver sur la pierre. / Je dis bien: je suis le Dyâli."
- c'est-à-dire: le troubadour (puisque le mot Dyâli, d'origine mandingue, désigne
un troubadour d'Afrique de l'Ouest, dans la zone soudano-sahélienne). Retour 2.
Le rythme Le
second élément déterminant dans la poésie de Senghor, et qui est d'ailleurs indissociable
du premier - à savoir l'image analogique -, est le rythme, qui vous aura sûrement
frappé d'emblée. Dans la postface, là encore, nous trouvons d'utiles indications. a)
Rythme et authenticité: une quasi identité entre poésie et rythme. Dès la
première page de Comme les lamantins vont boire à la source (la page 155 de l'édition
Points Seuil), Senghor fait état des reproches qui sont faits à Aimé Césaire,
en particulier celui de "lasser" "par son rythme de tam-tam";
et Senghor ajoute: "...comme si le propre du zèbre n'était pas de porter
des zébrures." Il y aurait donc un rapport intime, étroit, nécessaire, entre
le rythme et les traditions poétiques négro-africaines. L'auteur s'en explique
un peu plus dès la page suivante (page 156 dans nos éditions), en associant le
rythme et l'authenticité: le Nègre, dit-il, "est d'un monde où la parole
se fait spontanément rythme dès que l'homme est ému, rendu à lui-même, à son authenticité."
Or, semblant marquer un simple soulignement, un simple renforcement de son idée,
Senghor ajoute immédiatement après cette remarque décisive: "Oui, la parole
se fait poème." Le parallèle entre les deux affirmations: "la parole
se fait spontanément rythme" et "la parole se fait poème" suggère
bien sûr fortement une quasi identité entre poésie et rythme. b)
Le rythme comme catalyseur de la transfiguration poétique. Pourquoi une telle
identification ? La réponse paraît se trouver au bas de la page 160: "Mais
le pouvoir de l'image analogique ne se libère que sous l'effet du rythme."
Et là, Senghor nous suggère que le rythme permet d'opérer la transfiguration poétique
"Seul le rythme provoque le court-circuit poétique et transmue le cuivre
en or, la parole en verbe", écrit-il en effet. Pourquoi ce terme de "court-circuit",
pourquoi le verbe "transmuer" ? Le court-circuit évoque, en son
sens premier, la mise en relation de deux points de potentiel différent (d'où
la fusion des plombs) - c'est-à-dire, au sens figuré, un rapprochement inattendu:
ainsi la poésie opère des rapprochements inattendus, ce qu'a rappelé l'auteur
à la page précédente en reprenant à son compte la définition de l'image qu'a donnée
le mouvement surréaliste (bas de la page 159): "C'est le mérite du Surréalisme
d'avoir révélé que deux mots concrets y suffisaient et que l'image était d'autant
plus forte que "les rapports des deux réalités rapprochées" étaient
plus "lointains". Senghor cite ici le Premier manifeste du Surréalisme,
d'André Breton, mais cette idée que la poésie rapproche des mots et des réalités
séparées pour produire une image de leur choc trouve son origine dans l'esthétique
du choc de Charles Baudelaire, et, me semble-t-il, dans la conception poétique
d'un précurseur du surréalisme, Pierre Reverdy (1889-1960). Senghor ajoute
cependant que le poète négro-africain se contente souvent d'un signe, puisque,
comme on l'a vu, dans les langues africaines, "il suffit de nommer la chose
pour qu'apparaisse le sens sous le signe." Ce serait cela, le court-circuit,
en ce qui concerne la poésie négro-africaine: la présence de la chose même et
du sens de la chose, dans le mot qui la nomme - bref, ce caractère analogique
du mot que nous avons étudié dans la partie précédente. Ce court-circuit qui
passe par la nomination est rendu possible par le rythme. Quant au verbe "transmuer",
il suggère bel et bien qu'on a affaire à une transfiguration qui n'est pas sans
évoquer l'alchimie. Cette science occulte prétendait transformer les métaux vils,
le plomb notamment, en or; Senghor a substitué le cuivre, plus "africain",
au plomb. Ce faisant, il renvoie allusivement à Baudelaire, qui, dans un Projet
d 'Epilogue aux Fleurs du Mal, s'adressait à la ville, à Paris, en lui disant:
"Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or". La poésie transfigure,
transmue, par une sorte d' "alchimie" poétique: et c'est ce qui lui
permet d'extraire la beauté de la laideur, ou, comme chez Baudelaire, la beauté
du Mal. C'est cette idée que reprend ici Senghor. c) Le rythme
et l'accession du langage à une dimension sacrée. Mais il ajoute: "Seul
le rythme (. . . ) transmue (. . . ) la parole en verbe." Qu'entend-il par
là ? Quelle est la différence entre la parole et le verbe ? Ce second mot
possède une connotation religieuse, divine: le Verbe, avec une majuscule, certes,
c'est la parole de Dieu adressée aux hommes. Au commencement était le Verbe, dit
la Bible. Et souvent, le Verbe désigne Dieu en tant qu'il s'incarne, c'est-à-dire
le Christ: on dit alors que "le Verbe s'est fait chair". Ainsi, si nous
suivons les connotations avec lesquelles joue Senghor, nous découvrons que le
rythme permet d'opérer la transfiguration poétique que Baudelaire appelait déjà
de ses vux, et qu'en outre, c'est grâce au rythme que la parole acquiert
une dimension quasi divine - disons plutôt: sacrée. Cet aspect de la démarche
de Senghor montre bien la superposition qui a lieu chez lui, entre les traditions
culturelles africaines, l'héritage poétique européen, et la formation chrétienne. d)
Traditions africaines et lexique des instruments de musique. L'importance
des traditions africaines, dans le rôle qu'il attribue au rythme, est immédiatement
marquée par le fait que ce dernier est associé aux instruments africains, très
souvent cités: dans la deuxième page de la préface, Senghor évoque ainsi "les
rythmes des tam-tams et des balafongs, la voix des kôras". Un balafong est
une sorte de xylophone, c'est-à-dire un instrument à percussion, formé de lames
de bois de longueurs inégales, sur lesquelles on frappe avec des petits maillets
spéciaux (parfois appelés mailloches), en général au nombre de deux. Chaque
texte est d'ailleurs précédé d'une indication entre parenthèses et en italiques,
qui semble indiquer un fond sonore mais, plutôt qu'un fond sonore, ce que nous
venons de lire et d'expliquer nous suggère que c'est un rythme qui se trouve ici
évoqué. Le lexique des instruments de musique occupe d'ailleurs une large place
dans l'index des noms africains qui se trouve à la fin du volume. Retour 3.
Le rythme comme thème L'importance du rythme est
évidente à deux titres: - d'une part, comme trait distinctif de la poésie négro-africaine,
comme on vient de le voir; - d'autre part, comme thème, tout simplement: le rythme
dont il est si souvent question dans la poésie de Senghor semble alors se confondre
avec les battements du cur africain, avec le rythme vital de l'Afrique. a)
Rythme musical et rythme vital: le jazz et la syncope. Il arrive que le substantif
soit suivi d'un nom d'instrument de musique en position de complément du nom:
"Silence de combat sans éclats de silex, au rythme du tam-tam tendu de sa
poitrine / Au seul rythme du tam-tam que syncope la Grande-Rayée à sénestre."
(L'Homme et la Bête, bas de la page 99 - haut de la page 100). Dans l'esprit
de Senghor, le rythme est également associé au jazz, musique créée par les Noirs
américains. La présence du jazz est centrale et explicite dans le poème intitulé
A New York, dont le titre est suivi de la parenthèse suivante: pour un orchestre
de jazz: solo de trompette. Et le jazz, particulièrement, lie rythme musical
et rythme vital, avec l'image du "rythme du sang": page 116, au début
de la strophe II, nous lisons: "Il n'est que d'écouter (c'est-à-dire: il
suffit d'écouter) les trombones de Dieu, ton cur battre au rythme du sang
ton sang." Et, à la fin de la même strophe, le glissement des trombones au
tamtam fait resurgir l'Afrique, tandis que la référence au "sang" dit
encore le rythme vital (page 117): "Ecoute au loin battre ton cur nocturne,
rythme et sang du tam-tam, tam-tam sang et tam-tam." Ajoutons que, dans
un contexte tout autre, nous retrouvons l'association entre le rythme, la nuit
et le sang: en effet, dans le poème dramatique intitulé Chaka, le personnage éponyme
(qui donne son titre au texte) déclare (bas de la page 121): "Il fallait
échapper au doute / A l'ivresse du lait de sa bouche, au tam-tam lancinant de
la nuit de mon sang..." Et le lien entre le rythme et la vie est tellement
intime que lorsque Chaka évoque la colonisation, l'imposition du travail au profit
des colonisateurs, il évoque une cessation du rythme (page 124): "Le tam-tam
ni la voix ne rythment plus les gestes des saisons." Ce qui permet l'association
entre rythme traditionnel et jazz est peut-être l'importance de la syncope: ce
mot désigne, en musique, la prolongation sur un temps fort d'un élément accentué
d'un temps faible, produisant un effet de rupture dans le rythme: ainsi, on pourrait
donner contretemps comme synonyme de syncope. Dans la citation que nous avons
faite du premier poème d'Ethiopiques au haut de la page 100, cette idée de rupture
du rythme apparaît bel et bien: "...au seul rythme du tamtam que syncope
la Grande-Rayée à sénestre." Mais on peut se demander si la syncope comme
rupture du rythme, qui appartient au rythme lui-même, qui est encore le rythme,
ne va pas, parfois, jusqu'au danger d'une véritable cassure du rythme vital: elle
recouperait alors le sens physiologique et pathologique de la syncope, à savoir:
un arrêt ou un ralentissement marqué des battements du cur, accompagné de
la suspension de la respiration et de la perte de la conscience. La syncope
serait donc partie prenante du rythme, moment nécessaire du rythme musical et
vital de l'Afrique comme du jazz, mais aussi, parfois, danger d'interruption pure
et simple du rythme: peut-être est-ce ainsi qu'il faut lire, dans le poème intitulé
Teddangal, un passage situé au bas de la page 108 et au haut de la page 109: "Belle
ô Khasonkée parmi tes égales, ô grande libellule les ailes déployées et lentement
vivant au flanc de la colline de Bakel / Jusqu'à ce mouvement soudain qui te brisait
le cou, comme une syncope à battre mon cur." Sommes-nous encore ici
dans un rythme particulièrement exalté, ou frôlons-nous l'interruption du rythme
? C'est bien difficile à dire: et nous sommes vraisemblablement à la limite entre
les deux. b) Rythme, animalité, sexualité. L'accord entre
rythme musical et rythme vital explique que Senghor puisse associer 1' instrument
et 1' animalité : la construction nom + complément de nom autorise ainsi l'assimilation
des bonds de la panthère au tam-tam, dans un vers ou un verset où le nom "rythme"
n'apparaît pas: "Tamtam toi toi tamtam des bonds de la panthère..."
(Congo, haut de la page 102). Avec plus d'évidence encore, le rythme vital
possède une dimension sexuelle sensible dans le même poème: "Mon amante à
mon flanc, dont l'huile fait docile mes mains mon âme / Ma force s'érige dans
l'abandon, mon honneur dans la soumission / Et ma science dans l'instinct de ton
rythme. Noue son élan le coryphée / A la proue de son sexe, comme le fier chasseur
de lamantins." c) Le rythme et la fonction du poète.
Le poème étant assimilé au rythme, comme on l'a vu plus haut, c'est le poète qui
crée le rythme - et telle est sa fonction spécifique. On le voit particulièrement
bien dans le poème dramatique à plusieurs voix intitulé Chaka, qui recouvre les
pages 118 à 133. Manifestement, Chaka est un poète qui s'est détourné de la
poésie pour assumer la nécessaire tâche de libération de son peuple et de lutte
contre les colonisateurs. Lorsque, à la page 128, il est encore, pour peu de temps,
dans son rôle de politique, il se définit ainsi - et les négations qui suivent
marquent, me semble-t-il, ce qui le sépare encore de la condition de poète: "Mais
je ne suis pas le poème, mais je ne suis pas le tam-tam / Je ne suis pas le rythme.
Il me tient immobile..." Associant alors le poème à la matrice sonore et
à la mère, il s'identifie à la figure du père, celui-quiaccompagne.
Mais, immédiatement après, le coryphée, c'est-à-dire le chef du chur dans
les pièces du théâtre antique, affirme qu'il n'est plus le guerrier, le politique
qu'il a dû être parce que la défense de ses frères l'avait voulu ainsi: et, progressivement,
il redevient le poète. Que lui dit alors le coryphée, page 130 ? "Tu es le
danseur élancé qui crée le rythme du tam-tam..." - et, au bas de la page
130, le chur s'exclame: "Bien mort le politique, et vive le Poète !"
Même si, dans les paroles du coryphée, c'est comme danseur que Chaka crée le rythme,
on voit bien que la redécouverte du rythme va de pair avec le retour à la fonction`
de poète, tandis que Chaka comme guerrier et politique semblait avoir rompu avec
le rythme. d) Rythme et solennité de la parole. Rappelons
que nomination et rythme sont intimement associés. Ainsi, la nomination de Congo
passe immédiatement par le rythme: "Oho ! Congo oho ! Pour rythmer ton nom
grand sur les eaux sur les fleuves sur toute mémoire..." (page 101). Plus
largement, la parole, et en particulier la parole solennelle, appelle le rythme:
dans le poème intitulé Messages, et dédié A Cheik Yaba Diop, chef de province,
le locuteur évoque (page 107) "les discours exacts rythmés dans les hautes
assemblées circulaires; ..." L'idée de solennité est bel et bien présente,
avec le titre de guelwâr, ou guélowar, mot sérère qui désigne le noble, descendant
des conquérants mandingues: "...et ce fut parmi les guelwârs de la parole.",
ajoute ainsi Senghor. e) Le temps comme rythme. Le rythme
est tellement omniprésent que l'espace et le temps, qui sont pour des Européens
des "catégories de la sensibilité", comme dit Kant, des catégories à
travers lesquelles nous percevons le monde, sont d'abord, pour Senghor, de l'ordre
du rythme: ainsi le Kaya-Magan proclame-t-il (page 105): "Car je suis les
deux battants de la porte, rythme binaire de l'espace, et le troisième temps /
Car je suis le mouvement du tam-tam, force de l'Afrique future." f)
Le rythme de la voix orale et la pétrification de la voix écrite. A quoi s'opposent
le rythme et la voix rythmée ? A la voix pétrifiée sur la pierre, répond la sixième
strophe de L'Absente (bas de la page 113): la voix rythmée, c'est donc l'oral
en tant qu'il s'oppose à l'immobilité de l'écrit: "Ma gloire n'est pas sur
la stèle / Ni ma voix ne sera sur pierre pétrifiée, mais voix rythmée d'une voix
juste." (bas de la page 113). Retour 4.
Rythme africain a)
Une nette prédominance des rythmes pairs: l'héritage de la poésie française.
Si, à présent, nous nous penchons non sur le rythme comme thème de la poésie de
Senghor, mais sur le rythme de cette poésie même, que découvrons-nous ? Une forte
prédominance des rythmes pairs, qui n'est pas sans évoquer l'héritage de la poésie
française et de son rythme propre. Ainsi trouvons-nous dans L 'Homme et la
Bête un quasi décasyllabe ("Je te nomme Soir ô Soir ambigu"), à cette
exception près que, dans la poésie française, ce type de vers comporte une coupe
après la quatrième ou la sixième syllabe, tandis qu'ici il s'ordonne symétriquement
en deux fois cinq syllabes. Puis nous distinguons un quasi octosyllabe ("feuille
mobile je te nomme"), dont le rythme est doublé, puis triplé, au vers - ou
au verset - suivant: "Et c'est l'heure des peurs primaires, surgies des entrailles
d'ancêtres." Et que retrouvons-nous juste ensuite ? Précisément dix syllabes
("Arrière inanes faces de ténèbres) puis huit ("à souffle et mufle maléfiques!").
Au vers suivant, la structure s'inverse, puisqu'on a, cette fois, d'abord les
huit syllabes ("Arrière par la palme et l'eau"), puis dix syllabes ("par
le Diseur-des-choses-très-cachées !"). De sorte que ce vers et le précédent
constituent une sorte de chiasme, de construction en miroir 10 / 8 / 8 / 10. Or
le même type de structure inversée se rencontre immédiatement après. En effet,
ce sont douze syllabes qui, ensuite, s'esquissent, avec: "Mais informe la
Bête dans la boue féconde...", et, à la suite, un rythme octosyllabique revient:
"...qui nourrit tsés tsés stégomyas". Et, au verset suivant, l'ordre
12 / 8 se renverse en ordre 8 / 12, avec d'abord le groupe: "Crapauds et
trigonocéphales", puis: "araignées à poison caïmans à poignards",
qui, isolé, correspondrait parfaitement à un alexandrin, doté d'une césure "classique"
en son milieu. b) Vers ou versets ? De cette prédominance
du rythme pair, on trouverait des centaines de confirmations: elle ne se dément
dans aucun des textes des Ethiopiques. Et pourtant l'on sent bien que Senghor
ne se contente pas de juxtaposer ce qui pourrait s'appeler octosyllabes, décasyllabes,
alexandrins, etc. Il crée des vers réclamant une ampleur de respiration plus exigeante
que les vers français traditionnels, et qu'on aura tendance à appeler plus volontiers
versets que vers. Qu'est-ce qu'un verset ? Initialement, chacun des petits
paragraphes traditionnellement constitués pour diviser un texte sacré, comme la
Bible ou le Coran. Mais ce nom est employé également, depuis 1933, pour désigner
une phrase ou une suite de phrases rythmées d'une seule respiration, et découpées
dans un texte poétique à la façon des versets des psaumes. c)
Paul Claudel et Saint-John Perse. On parle, par exemple, de versets, à propos
de la poésie de Paul Claudel, grand écrivain et dramaturge franchis, né en 1868
et mort en 1955, et dont l'uvre se nourrit du symbolisme issu de Verlaine
et Mallarmé, de l'influence de Nietzsche et du compositeur Wagner, puis des mystiques
espagnols et de la Bible - il est, bien sur, l'auteur du Soulier de Satin. On
pense également à Saint-John Perse, diplomate et poète comme Claudel, né en 1887
et mort en 1975, et dont les relations avec Claudel, précisément, ont encouragé
les premiers essais poétiques: il a d'ailleurs adopté la forme du verset claudélien.
C'est une parenté qu'il faut évoquer entre Senghor et ces deux poètes, plutôt
qu'une simple influence qu'ils auraient exercée sur lui: ainsi, dès la première
page de Comme les lamantins vont boire à la source, il déclare: "Tel me reproche
d'imiter Saint-John Perse, et je ne l'avais pas lu avant d'avoir écrit les Chants
d'Ombre et les Hosties noires." Précisons que ces deux recueils, ou ces deux
livres, datent l'un, de 1945, l'autre, de 1948, alors que les Ethiopiques ont
été écrites en 1956. Plus loin (page 157), il "confesse" qu'il a
beaucoup lu - des troubadours à Paul Claudel, et qu'il a "beaucoup imité".
Or, immédiatement ensuite, il en vient à mentionner l'uvre de Saint-John
Perse comme une révélation: "Je confesserai aussi qu'à la découverte de Saint-John
Perse, après la Libération, je fus ébloui comme Paul sur le chemin de Damas."
(cette image évoque le futur apôtre Paul ébloui par la révélation de Christ, qui
orientera, désormais, toute sa vie à venir). Comment cette rencontre a-t-elle
été possible, selon Senghor ? Ou, pour le dire en d'autres termes: qu'est-ce qui
fait l'affinité entre sa propre poésie et celle de deux poètes franchis qu'il
n'a pas attendus pour écrire comme il a écrit, mais dans l'uvre desquels
il a trouvé un écho de sa propre création - un écho si puissant que leur lecture
- celle de Perse en tout cas - a pu lui apparaître comme une révélation ?
Peut-être est-ce, comme il le dit page 157, dans la postface, que "cette
poésie n'est pas tout à fait d'Europe". Tant Claudel que Saint-John Perse,
ces voyageurs par profession - puisque tous deux étaient diplomates -, ont inventé
une poésie cosmique qui, selon l'écrivain Jean Guehenno, entretient des analogies
avec les textes des cosmogonies dogon- c'est-à-dire avec les théories mythiques
expliquant la formation de l'univers qu'ont pu développer les Dogons, un peuple
du Mali qui occupe les falaises de Bandiagara au Sud-Ouest de la boucle du Niger.
Ils sont célèbres par leur production artistique, par leurs masques et statuettes
de bois qui figurent, justement, les personnages de leur cosmogonie. Mais
- et là nous sommes obligés de le paraphraser -, la première inspiration de Senghor
a bien sur été les poèmes négro-africains: "La vérité est que j'ai surtout
lu, plus exactement écouté, transcrit et commenté des poèmes négro-africains.",
écrit-il au bas de la page 157. 4. Une poésie de l'ouie; le
poète comme grand auditif. S'il faut conclure, au terme de ces parties sur
le rythme, une idée s'impose à nous: souvent, parce que nous associons la poésie
à l'image (on parle tellement à tort et à travers d' "images poétiques"),
nous associons aussi spontanément la poésie à un sens privilégié: la vue. Va dans
ce sens tout une tradition poétique, dont l'origine semble romantique, et qui
fait du poète un mage, voire un voyant: à la fin du XIXème siècle, alors que le
symbolisme est en train de se constituer dans le sillage de l'héritage baudelairien,
Arthur Rimbaud écrit à son ancien professeur, dans une lettre célèbre, qu'il "faut
se faire voyant". Le poète serait donc voyant ou visionnaire. Mais si,
avec les Africains, nous considérons que "le pouvoir de l'image analogique
ne se libère que sous l'effet du rythme", si nous considérons que le rythme
seul permet à l'alchimie poétique d'opérer (voir plus haut), alors il faut admettre
que la poésie est peut-être plus encore de l'ordre de l'ouïe que de l'ordre de
la vue. Cette conception, que suggère tout le rapport africain au rythme,
trouve un écho dans certaines déclarations du grand poète surréaliste francisais
André Breton (1896-1966), pour qui "Les grands poètes ont été des "auditifs",
non des visionnaires." Senghor cite cette formule importante à ses yeux un
peu avant le milieu de la page 161, dans la postface. Et il reprend cette idée,
à propos des poètes africains, juste un peu plus bas: "Les poètes nègres
(...) sont, avant tout, des "auditifs", des chantres." (page 161
toujours). Un chantre est un chanteur, étymologiquement, - un poète qui célèbre
par son chant. Et, s'agissant des poètes nègres, Senghor ajoute: "Ils sont
soumis, tyranniquement, à la "musique intérieure", et d'abord au rythme."
Cette idée semble à l'auteur tellement essentielle qu'il en tire les conséquences
tout à la fin de sa postface, au début du dernier paragraphe: "Je persiste
à penser que le poème n'est accompli que s'il se fait chant, parole et musique
en même temps." Nous devons à présent nous
demander quels autres thèmes apparaissent dans les Ethiopiques, et surtout quelle
cohérence fait apparaître leur articulation. a) Le mythe des
lamantins: la nostalgie de l'ancienne identité dont on a déchu. La postface
- et donc, rétrospectivement, tout le livre - est placée par l'auteur sous l'emblème
des lamantins. Pourquoi ? Ces animaux sont de gros mammifères aquatiques herbivores,
au corps en fuseau terminé par une nageoire, et ils vivent surtout - on l'aurait
deviné -dans les embouchures des fleuves des régions tropicales. Si Senghor
les évoque, c'est qu'il y a un mythe africain des lamantins: ces derniers seraient
des quadrupèdes ou des hommes déchus. En d'autres termes, il existerait une
représentation africaine de la chute de l'homme, ou plutôt de certains hommes,
devenus des mammifères inférieurs à l'homme, et nostalgiques de leur ancienne
identité. b) La fonction de la poésie: le retour à la pureté
et à la grandeur originelles. Quand renouer avec le rythme, c'est boire à la source.
Je crois que cette nostalgie d'une identité dont on a déchu, ou dont on risque
de déchoir, et qu'il faut retrouver, joue un rôle essentiel dans les textes de
Senghor. Elle se trouve d'ailleurs évoquée à propos de la fonction même de la
poésie africaine, puisque renouer avec le rythme, c'est aller boire à la source,
comme le font les lamantins animés par la nostalgie de leur nature ancienne. Le
passage de référence est ici la toute première page de la postface: "En vérité,
nous sommes des lamantins, qui, selon le mythe africain, vont boire à la source,
comme jadis, lorsqu'ils étaient quadrupèdes - ou hommes." (page 155). c)
Le thème du Royaume d'enfance: expérience africaine et réminiscences baudelairiennes.
Retourner à la pureté première, grâce au rythme et à la nomination (comme on l'a
vu plus haut): cette exigence se retrouve dans un thème récurrent, celui du royaume
d'enfance. L'expression renvoie d'abord à l'expérience - au sens biographique
- du poète. Ainsi, au haut de la page 160, il écrit: "Et puisqu'il faut m'expliquer
sur mes poèmes, je confesserai encore que presque tous les êtres et choses qu'ils
évoquent sont de mon canton: quelques villages sérères perdus parmi les tanns
(les terres plates, que recouvre la mer ou le bras de mer à l'époque des grandes
marées), les bois, les bolongs (les bras de mer ou chenaux, bordés de palétuviers)
et les champs. Il me suffit de les nommer pour revivre le Royaume d'enfance..."
Non seulement ce thème possède d'évidentes racines biographiques, mais il se nourrit
-dans une logique d'intertextualité - de la nostalgie de l'enfance qu'on
trouve chez un grand poète français du XIXème siècle: Baudelaire, tout simplement,
qui évoquait "le vert paradis des amours enfantines". Là encore, le
métissage culturel que représente Senghor opère une sorte de transmutation: l'héritage
culturel francisais est réinterprété à travers l'expérience africaine. Où
Senghor renvoie-t-il précisément au "vert paradis des amours enfantines",
allez-vous me demander ? Si je ne m'abuse, nulle part précisément dans ce livre.
Mais par contre, juste après avoir évoqué le Royaume d'enfance, il cite: "à
travers des forets de symboles", passage de ce célèbre poème qu'est Correspondances:
"La Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir
de confuses paroles; / L'homme y passe à travers des forets de symboles / Qui
l'observent avec des regards familiers." Or, l'un des tercets de ce célèbre
sonnet baudelairien renvoie lui-même à l'enfance, tout en l'associant à la couleur
verte: "Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, / Doux comme
les hautbois, verts comme les prairies", de sorte qu'on peut facilement évoquer
à son propos le "vert paradis des amours enfantines" dont parle Baudelaire
dans le poème intitulé Moesta et errabunda ( Triste et vagabonde). (J'ai parlé,
en titre, de "réminiscences" baudelairiennes: ce nom un peu compliqué
désigne ici, tout simplement, des "souvenirs" de la poésie baudelairienne
qui "remontent", pour ainsi dire, à l'esprit et à la plume de Senghor.)
Héritage baudelairien et expérience biographique, mythe du retour des lamantins
nostalgiques à la source où ils allaient boire avant de déchoir de leur condition
d'hommes: tout cela, je crois, se mêle dans la nomination récurrente et nostalgique
du Royaume d'enfance. Ainsi, dans le poème intitulé Messages, au bas de la page
106 et au haut de la page 107, nous lisons: "Dyob ! lui ai-je dit, Beleup
de Kaymôr ! Je te respire parfum de Sommier, et proclame ton nom / Surgi du Royaume
d'enfance et des fonds sous-marins des terres ancestrales." Le Royaume d'enfance
évoqué apparaît comme un espace originel d'où remonte, resurgit la mémoire, le
nom. Mieux : il semble que, grâce à la nomination, on puisse faire retour
au Royaume d'enfance, pour s'y purifier et retrouver la grandeur originelle de
l'homme. Ainsi, à la fin du poème intitulé Teddungal, page 109, nous lisons: "Honneur
au Royaume d'enfance !" Or, quelques versets auparavant, le poète a provoqué
cette grande réhabilitation des êtres et des choses, rien que par la nomination.
Il lui a suffi de prononcer le nom qui donne son titre au poème: Teddungal (peu
importe, ici, le sens exact de ce mot): "Et contre les portes de bronze je
proférai le mot explosif teddungal" "Ce fut un grand déchirement des
apparences, et les hommes restitués à leur noblesse, les choses à leur vérité."
Ainsi, grâce à la nomination, la pureté et la grandeur du Royaume d'enfance peut
resurgir, -ou l'homme peut faire retour au royaume d'enfance. Philippe
Chailan |