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  La réalité, c'est ce qui continue à s'imposer à vous quand vous cessez d'y croire.   Philip K. Dick

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Les critiques du mécanisme

    "Dans une montre une partie est l'instrument du mouvement des autres, mais un rouage n'est pas la cause efficiente de la production d'un autre rouage ; certes une partie existe pour une autre, mais ce n'est pas par cette autre partie qu'elle existe. C'est pourquoi la cause productrice de celles-ci et de leur forme n'est pas contenue dans la nature (de cette matière), mais en dehors d'elle dans un être, qui d'après des Idées peut réaliser un tout possible par sa causalité.
C'est pourquoi aussi dans une montre un rouage ne peut en produire un autre et encore moins une montre d'autres montres, en sorte qu'à cet effet elle utiliserait (elle organiserait) d'autres matières ; c'est pourquoi elle ne remplace pas d'elle-même les parties, qui lui ont été ôtées, ni ne corrige leurs défauts dans la première formation par l'intervention des autres parties, ou se répare elle-même, lorsqu'elle est déréglée : or tout cela nous pouvons en revanche l'attendre de la nature organisée. - Ainsi un être organisé n'est pas simplement machine, car la machine possède uniquement une force motrice ; mais l'être organisé possède en soi une force formatrice qu'il communique aux matériaux, qui ne la possèdent pas (il les organise) : il s'agit ainsi d'une force formatrice qui se propage et qui ne peut pas être expliquée par la seule faculté de mouvoir (le mécanisme). [...]
    Dans la nature les êtres organisés sont ainsi les seuls, qui, lorsqu'on les considère en eux-mêmes et sans rapport à d'autres choses, doivent être pensés comme possibles seulement en tant que fins de la nature et ce sont ces êtres qui procurent tout d'abord une réalité objective au concept d'une fin qui n'est pas une fin pratique, mais une fin de la nature, et qui, ce faisant, donnent à la science de la nature le fondement d'une téléologie, c'est-à-dire une manière de juger ses objets d'après un principe particulier, que l'on ne serait autrement pas du tout autorisé à introduire dans cette science (parce que l'on ne peut nullement apercevoir a priori la possibilité d'une telle forme de causalité)".

Kant, Critique de la faculté de juger (1790), trad. A. Philonenko, Éd. Vrin, 1960, pp. 193-194.


    "S'il fallait définir la vie d'un seul mot, qui, en exprimant bien ma pensée, mît en relief le seul caractère qui, suivant moi, distingue nettement la science biologique, je dirais : la vie, c'est la création. En effet, l'organisme créé est une machine qui fonctionne nécessairement en vertu des propriétés physico-chimiques de ses éléments constituants. Nous distinguons aujourd'hui trois ordres de propriétés manifestées dans les phénomènes des êtres vivants: propriétés physiques, propriétés chimiques et propriétés vitales. Cette dernière dénomination de propriété vitale n'est, elle-même, que provisoire; car nous appelons vitales les propriétés organiques que nous n'avons encore pu réduire à des considérations physico-chimiques; mais il n'est pas douteux qu'on y arrivera un jour. De sorte que ce qui caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques, si complexes qu'elles soient, mais bien la création d'une machine qui se développe sous nos yeux dans les conditions qui lui sont propres et d'après une idée définie qui exprime la nature de l'être vivant et l'essence même de la vie.
    Quand un poulet se développe dans un oeuf, ce n'est pas la formation du corps animal, en tant que groupement d'éléments chimiques, qui caractérise essentiellement la force vitale. Ce groupement ne se fait que pas suite des lois qui régissent les propriétés chimico-physiques de la matière; mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni à la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c'est l'idée créatrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée directrice qui se développe et se manifeste par l'organisation."

Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865, Flammarion, pp. 142-143.


    "Toutes les interprétations si variées dans leur forme et toutes les hypothèses qui ont été fournies sur la vie aux différentes époques peuvent rentrer dans deux types ; elles se sont présentées sous deux formes, se sont inspirées de deux tendances : la forme ou la tendance spiritualiste, animiste ou vitaliste, la forme ou la tendance mécanique ou matérialiste. En un mot, la vie a été considérée dans tous le temps à deux points de vue différents : ou comme l'expression d'une force spéciale, ou comme le résultat des forces générales de la nature.

    Nous devons nous hâter de déclarer que la science ne donne raison ni à l'un ni à l'autre des systèmes, et en tant que physiologiste nous devrons rejeter à la fois les hypothèses vitalistes et les hypothèses matérialistes.
[...]
    Si comme nous venons de le voir, les doctrines vitalistes ont méconnu la vraie nature des phénomènes vitaux, les doctrines matérialistes, d'un autre côté, ne sont pas moins dans l'erreur, quoique d'une manière opposée.
    En admettant que les phénomènes se rattachent à des manifestations physico-chimiques, ce qui est vrai, la question de son essence n'est pas éclaircie pour cela ; car ce n'est pas une rencontre fortuite de phénomènes physico-chimiques qui construit chaque être sur un plan et suivant un dessin fixes et prévus d'avance, et suscite l'admirable subordination et l'harmonieux concert des actes de la vie.
    Il y a dans le corps animé un arrangement, une sorte d'ordonnance que l'on ne saurait laisser dans l'ombre, parce qu'elle est véritablement le trait le plus saillant des êtres vivants. Que l'idée de cet arrangement soit mal exprimée par le nom de force, nous le voulons bien : mais ici le mot importe peu, il suffit que la réalité du fait ne soit pas discutable.
    Les phénomènes vitaux ont bien leurs conditions physico-chimiques rigoureusement déterminées ; mais en même temps ils se subordonnent et se succèdent dans un enchaînement et suivant une loi fixée d'avance : ils se répètent éternellement, avec ordre, régularité, constance, et s'harmonisent, en vue d'un résultat qui est l'organisation et l'accroissement de l'individu, animal ou végétal.
    Il y a comme un dessin préétabli de chaque être et de chaque organe, en sorte que si, considéré isolément, chaque phénomène de l'économie est tributaire des forces générales de la nature, pris dans ses rapports avec les autres, il révèle un lien spécial, il semble dirigé par quelque guide invisible dans la route qu'il a suit et amené dans la place qu'il occupe.
La plus simple méditation nous fait apercevoir un caractère de premier ordre, un quid proprium de l'être vivant dans cette ordonnance vitale préétablie."

Claude Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux, 1878, rééd. Vrin, Paris, 1966, pp. 42-43 et pp. 50-51.


    "Quiconque veut s'en tenir à la conviction que les êtres vivants ne sont que des machines, abandonne l'espoir de jamais porter le regard dans leur monde vécu.
    Mais celui qui n'a pas souscrit sans retour à la conception mécaniste des êtres vivants pourra réfléchir à ce qui suit. Tous nos objets usuels et nos machines ne sont rien d'autre que des moyens de l'homme. Il y a ainsi des moyens qui servent l'action - ce que l'on nomme des outils, des "choses-pour-agir" - auxquels appartiennent les grandes machines qui servent dans nos usines à transformer les produits naturels, les chemins de fer, les autos, les avions. Il existe aussi des moyens qui affinent notre perception, des "choses-pour-percevoir", comme les télescopes, les lunettes, les microphones, les appareils radio, etc.
    Dans ce sens, on pourrait supposer qu'un animal ne serait rien d'autre qu'un assemblage de "choses-pour-agir" et de "choses-pour-percevoir", reliées en un ensemble qui resterait une machine, mais serait cependant susceptible d'exercer les fonctions vitales d'un animal.
    Telle est en fait la conception de tous les théoriciens du mécanisme en biologie, l'infléchissant, selon les cas, tantôt vers un mécanisme rigide, tantôt vers un dynamisme plastique. Les animaux ne seraient ainsi que de simples choses. On oublie alors que l'on a supprimé dès le début ce qui est le plus important, à savoir le sujet, qui se sert des moyens, qui les utilise dans sa perception et son action.
    [...] celui qui conçoit encore nos organes sensoriels comme servant à notre perception et nos organes de mouvement à notre action, ne regardera pas non plus les animaux comme de simples ensembles mécaniques, mais découvrira aussi le mécanicien, qui existe dans les organes comme nous dans notre propre corps. Alors il ne verra pas seulement les animaux comme des choses mais des sujets, dont l'activité essentielle réside dans l'action et la perception.
[...]
    Pour le physiologiste, tout être vivant est un objet, une chose, qui se trouve dans son propre monde humain. Il examine les organes de l'être vivant et la combinaison de leurs actions, comme un technicien examinerait une machine qui lui serait inconnue. Le biologiste en revanche se rend compte que cet être vivant est un sujet qui vit dans son monde propre dont il forme le centre. On ne peut donc pas le comparer à une machine, mais au mécanicien qui dirige la machine".


Jakob von Uexküll, Mondes animaux et monde humain, 1956, pp. 13-15 et 25.

 

"D'abord se trouve ruinée une conception qui condamnait la vie au retour éternel des mêmes formes. Puisque la vie est mouvement et passage et que les espèces se succèdent suivant une loi de complexité croissante, il est aussi impossible de croire, après Lamarck et Darwin, à l'immobilité de la vie qu'il fut impossible de croire, après Copernic et Galilée, à l'immobilité de la terre [... ].

Après le fixisme se trouve écarté un matérialisme mécaniste. La loi d'évolution de la vie est à la fois d'enracinement et d'émergence ; la vie ne peut être intelligible que si discontinuité et continuité sont liées dans la même pensée. Dire que la vie ou la conscience sont des propriétés de la matière est un pauvre langage de valeur scientifique et philosophique nulle. La vérité est que les complications d'une matière de mieux en mieux structurée sont corrélatives de l'apparition de qualités neuves, imprévisibles et proprement vitales. Tout se passe le long de l'histoire de la vie comme s'il y avait plus dans ce qu'on appelle l'effet que dans ce qu'on appelle la cause. Là se montre une sorte de causalité en expansion, d'un type nouveau, et qui a sans doute besoin pour être comprise de toute une réforme de l'entendement, comme l'ont pressenti les philosophes romantiques de la vie. La connaissance que nous avons de la vie nous interdit de dire que tout était contenu dans les commencements de son histoire et qu'entre l'état initial de la vie et son état actuel il n'y aurait d'autre différence que celle qui distingue un éventail replié d'un éventail déployé. Une analogie peut ainsi se montrer entre l'éclosion de la vie au coeur de la matière et le surgissement de l'homme au sommet de la vie ; c'est ici et là cette même dialectique de lente maturation et d'explosion brusque, invincible à toute réduction matérialiste ou mécaniste.

La biologie moderne porte enfin condamnation contre un finalisme anthropocentrique, qui faisait du monde un décor, de la vie végétale et animale une sorte de figuration autour de l'homme souverain et but dernier de ce monde. Mais, si ce qui l'entoure et le supporte n'est qu'apparence, l'homme existe moins et devient un personnage de théâtre, sans substance. La biologie moderne, en enracinant l'homme dans l'univers, en montrant qu'il est de l'étoffe même du monde, lui a donné une pesanteur existentielle. Mort aussi et pour les mêmes raisons, ce vitalisme d'imagination qui aurait volontiers accordé à chaque vivant une providence particulière veillant sur ses intérêts [...]. Que ces sortes de finalités soient tombées, cette chute était la condition sans laquelle ne pouvait se poser en termes exacts les problèmes du sens et de la finalité authentiques de la vie. "

 

E. Borne, « Biologie et Humanisme », in Qu'est-ce que la Vie ? Semaine des Intellectuels Catholiques, 1957, Éd. Pierre Horay, pp. 163-164.



    "Toute tentative pour associer ce qui se passe dans un organisme vivant complexe et ce qui se produit dans une machine fabriquée par des ingénieurs, par exemple un Boeing 777, est téméraire. Il est vrai que les ordinateurs de bord d'un avion sophistiqué comprennent des cartes qui surveillent diverses fonctions à tout moment : l'état de déploiement des parties mobiles des ailes, du stabilisateur horizontal du gouvernail ; les divers paramètres liés au fonctionnement des moteurs; la consommation de carburant. Des variables d'ambiance sont surveillées, comme la température, la vitesse du vent, l'altitude, et ainsi de suite. Certains ordinateurs mettent continuellement en relation les informations ainsi obtenues de sorte que des corrections intelligentes puissent être effectuées dans le comportement en cours de l'avion. La similitude avec les mécanismes homéostatiques est évidente. Les différences sont pourtant importantes entre la nature des cartes cérébrales d'un organisme vivant et le cockpit d'un Boeing 777. Examinons-les.
    Premièrement, on trouve le niveau de détail des structures et des opérations représentées. Les procédés de monitoring du cockpit ne sont qu'une pâle copie de ceux qu'on observe dans le système nerveux central d'un organisme vivant complexe. Ils sont grossièrement comparables dans notre corps au fait d'indiquer si nous avons ou non les jambes croisées ; à la mesure de notre pouls et de la température de notre corps ; et au fait de nous dire combien d'heures il reste avant le prochain repas. C'est très utile, mais pas assez pour survivre. Sa « survie » est liée aux pilotes vivants qui le conduisent et sans lesquels tout l'exercice n'aurait pas de sens. Incidemment, la même chose vaut pour les drones inhabités que nous faisons voler partout autour du monde. Leur « vie » dépend du contrôle de leur mission.
    Certains composants de l'avion sont « animés » - ailerons et volets, gouvernail, freins, soute -, mais aucun n'est « vivant » au sens biologique. Aucun de ces composants n'est fait de cellules dont l'intégrité dépend de la fourniture d'oxygène et de nutriments à chacune. Au contraire, chaque partie élémentaire de notre organisme, chaque cellule de notre corps n'est pas seulement animée ; elle est vivante. Plus frappant encore, chaque cellule est un organisme vivant individuel - une créature individuelle ayant une date de naissance, un cycle de vie et une date de mort. Chaque cellule est une créature qui doit veiller à sa vie dont l'existence dépend des instructions données par son génome et des circonstances de son environnement. Les procédés de régulation vitale innée [...] sont présents en bas de l'échelle biologique dans chaque système de notre organisme, dans chaque organe, dans chaque tissu, dans chaque cellule. Le bon candidat au titre de « particule » élémentaire essentielle pour notre organisme vivant est une cellule vivante, pas un atome.
    Il n'y a rien d'équivalent à cette cellule vivante dans les tonnes d'aluminium, d'alliages, de plastique, de caoutchouc et de silicone qui forment le grand oiseau Boeing. On trouve des kilomètres de câblages électriques, des centaines de mètres carrés d'alliages, des milliers d'écrous, de boulons et de rivets sous la peau de l'avion. Et il est vrai que tout cela est fait de matière, laquelle est composée d'atomes. Et de même notre chair humaine au niveau de ses microstructures. Cependant, la matière physique de l'avion n'est pas vivante ; ses parties ne sont pas faites de cellules vivantes dotés d'un patrimoine génétique, d'un destin biologique et d'un risque de vie. Même si on argue que l'avion possède un système de protection permettant d'empêcher les mauvaises manoeuvres d'un pilote distrait, la différence est flagrante. Les ordinateurs intégrés de l'avion se préoccupent de l'exécution de ses fonctions de vol. Notre cerveau et notre esprit se soucient globalement de l'intégrité de notre domaine vivant, de chacun de ses coins et de ses recoins et, en dessous, chaque coin et recoin se soucie localement et de façon automatique de lui".

 

Antonio R. Damasio, Spinoza avait raison : Joie et tristesse, le cerveau des émotions, 2003, tr. J.-L Fidel, Odile Jacob, 2005, .pp. 136-138.



Date de création : 19/03/2006 @ 13:55
Dernière modification : 13/01/2007 @ 11:53
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